Anthologie littéraire décadente

Une antique déesse, image même de la féminité dans toute sa splendide férocité, une mère maquerelle refusant de coucher, une créature mi femme mi crocodile aussi effrayante que fascinante, un couple maudit dont le mauvais sort attire dans ses griffes ceux s’enquérant de leur sort, des mauvais esprits tourmentant un pauvre chasseur, un écrivain qui vit un peu trop ses fantasmes, ou encore le portrait acéré d’un croque-mort, voici ce que vous risquez fort bien de croiser dans l’Anthologie littéraire décadente.

Véritable plongée dans les visions hallucinées, macabres, fantasques et malsaines de la fin du 19e, ce recueil rassemble des nouvelles oubliées par la grande histoire de la littérature. On y trouvera d’autant de récits d’artistes plus ou moins maudits, de tâcherons ingénieux qu’on aurait négligés, ou d’étranges hurluberlus ayant pris la plume pour notre plus grand ravissement. L’ensemble est un bref aperçu néanmoins des œuvres de ces auteurs oubliés et il convient, si l’on goûte à leur univers, de ne pas hésiter à chercher à en découvrir plus.

Nul doute que le lecteur sera frappé par la force souvent obscure de ces univers, obscur dans le sens très prisé du 19e siècle, à savoir occulte. En ces nouvelles, il arrive parfois que la forme supplante le fond. De la poésie macabre s’invitant dans des récits plus fantasmés que réalistes, comme autant de rêves et de visions hallucinées qu’on imagine entre les fumées d’opium et les vapeurs de laudanum. D’autres nous offrent des récits policiers ou fantastiques assez classiques pour l’époque qui auront sans doute été oubliés au profit d’œuvres plus majeures du même auteur, mais qui par leur attirance pour le macabre et les fins tragiques prennent parfaitement leur place dans cette anthologie qui cherche à plonger le lecteur dans un véritable cabinet de curiosité.

Marianne Desroziers, l’anthologiste qui a mené plus d’une anthologie pour les éditions de l’Abat-Jour, a déniché des œuvres négligées par la grande histoire et pourtant qui, assemblées ensembles, forment l’imagerie troublante d’une fin de 19e où le romantisme annonce la fin d’un siècle et l’ouverture d’un autre. Ces récits prennent place pour la plupart entre deux grandes guerres effroyablement macabres, à une époque où le spiritisme et l’occulte avaient le vent en poupe. On y retrouve donc cette atmosphère de romantisme noir si chère à cette époque.

L’on regrettera peut-être le caractère succinct de la plupart des nouvelles, quelques pages de plus auraient été plaisantes afin de découvrir plus amplement l’univers de l’auteur dont on découvre ces quelques lignes. La plongée trop courte dans des univers à peine effleurés est frustrante, mais du fait de la présence en grande majorité d’auteurs français (il est toujours plaisant de voir la francophonie mise à l’avant, et la richesse du genre en France) il est néanmoins plutôt facile de découvrir le reste de leur œuvre.