BIFFF 2011 : les tendances

- 2011

Le Brussels International Fantastic Film Festival (BIFFF) est un des principaux festival européen de genre. Arpenter les travées du magnifique cadre industriel de Tour et Taxis qui l’abrite depuis quelques années nous fait à chaque fois frissonner de plaisir… Mais cette année ne restera pas comme un grand crû dans les annales du BIFFF. Si l’ambiance est toujours aussi chaleureuse, l’organisation très professionnelle (en dépit d’un matériel de projection parfois rétif ou essoufflé) et le cadre toujours aussi agréable, c’est plutôt du côté de la sélection qu’on fera grise mine. Disons-le tout de go, il a manqué à cette édition l’un ou l’autre chef d’œuvre et des pellicules vraiment transgressives. Où étaient cette année l’équivalent du HUMAN CENTIPEDE, de A SERBIAN FILM, de LIFE AND DEATH OF A PORNO GANG, de SYMBOL… ? qui ont marqué l’édition 2010.

Reflet de choix de programmation ou, et ce serait plus grave, de l’état de la production fantastique contemporaine ? L’avenir nous le dira.

En attendant, le BIFFF offrant un reflet du fantastique contemporain, que retirer des tendances récentes :

1. L’avènement du « zéro budget »

le plus frappant est la prépondérance dans la sélection des micro-budgets, ces films tournés souvent en décors naturels, avec peu de protagonistes et peu d’effets spéciaux : URBAN EXPLORER (quatre victimes livrées à un tueur fou dans les sous-sols berlinois), TERRITORIES (torture-porn dans les bois), EATERS (quelques zombis dans un zoning industriel post-apocalyptique), THE SPEAK (documenteur dans un hôtel hanté, caméra vidéo à l’épaule), RETRIBUTION (beau huis clos à trois personnages dans une Afrique du Sud semi désertique), FERROZ WILD RIDING HOOD (un chaperon rouge érotico-trash dans les bois cubains), ESSENTIAL KILLING (un excellent survival dans les forêts hivernales polonaises), SIREN (film de plage… avec une sirène sans queue de poisson), PHASE 7 (succédané, en moins maitrisé de [REC]… un immeuble isolé car les infectés rodent dehors), MIRAGES (déambulation dans le désert marocain), YELLOWBRICKROAD (un budget proche de zéro : quelques protagonistes suivent un chemin forestier maudit et sombrent dans la folie), CAPTIFS (très bon thriller français sur le trafic d’organes dans une ex Yougoslavie pas encore tout à fait sortie de la guerre). Dans ces productions réduites à leur plus simple expression, épurées jusqu’à l’os, la mise en scène et le scénario redeviennent essentiels. L’absence de « production values » issues des décors, des effets spéciaux ou des stars ne confère donc pas cet écran de fumée masquant traditionnellement des carences de réalisation. Les micro-budgets ont, ces derniers temps, les faveurs des producteurs, et ce jusqu’aux grands studios hollywoodiens, hypnotisés par le carton de PARANORMAL ACTIVITY (et le plantage concomitant au box office de plusieurs productions nettement plus couteuses). La production indépendante, pour laquelle l’accès aux salles est de plus en plus difficile, s’est logiquement également rabattue sur ce cinéma cheap. Le BIFFF s’en fait l’écho, mais comme on l’a dit, à réduire les postes de production, on concentre l’attention du spectateur sur l’histoire et sa narration. Et pour certaines vraies réussites (ESSENTIAL KILLING, superbe de bout en bout), on doit aussi affronter de nombreuses tentatives moins abouties. Le genre finit alors souvent par répéter des schémas virant à la recette, celle des tensions et confrontation au sein d’un groupe et de sa dislocation inéluctable (c’est le cas de la moitié des films susmentionnés).

2. Revenu du fond des âges
Les grands anciens : retour gagnant ou parkinson ? Cette année, deux vieux de la vieille reviennent sur les grands écrans, après une décennie d’interruption forcée. Bilan contrasté :
– John Carpenter déçoit fortement son public avec THE WARD, qui convoque tous les poncifs éculés du film de fantôme et échoue à instaurer une vraie tension ou à faire vivre ses personnages. On peut hélas parler d’un ratage.
– John Landis aura eu la main nettement plus heureuse avec sa comédie BURKE AND HARE, nouvelle adaptation de l’histoire de ces voleurs de cadavres du 19e siècle. Bien maitrisé, le film fait mouche et le public sort la banane aux lèvres.

3. Europe : des tendances stables.
-Comme chaque année, l’Italie tente de relever la tête, comme chaque année, c’est raté. Cette fois-ci, le prétendant s’intitulait EATERS, pour un revival du glorieux zombie italien (le zombie se porte bien ces dernières années)… qui, sauf une belle photographie, se rapproche plus d’un Bruno Matteï que du Lucio Fulci de l’AU-DELA. On sent l’effort, la tentative de bien faire, mais le rythme mal maitrisé et le manque de direction d’acteurs (les répliquent « badass » sonnent faux de bout en bout) plombent l’ensemble. Peut-être la prochaine fois…
-L’Espagne est toujours aussi présente, et confirme sa bonne santé, tant avec LES YEUX DE JULIA qu’avec KIDNAPPED et ses 12 plans séquences ou encore avec le trashy NEON FLESH. Et cela sans compter l’ouverture du festival par son réalisateur chouchou, Alex de la Iglesia, revenu cette année avec l’ambitieux BALADA TRISTE DE TROMPETA qui s’il avait été en compétition aurait pu faire de l’ombre au tout aussi génial J’AI RENCONTRE LE DIABLE.
-La France n’a depuis quelques années plus à rougir de ses productions et nous livre cette fois PREY, LA PROIE (quasi homonymes, tous les deux intéressants), CAPTIFS et le joliment bis et semi hongkongais LES NUITS ROUGES DU BOURREAU DE JADE.
-L’Allemagne n’est pas en reste : TRANSFER n’a pas volé son prix avec une histoire originale de transfert d’esprit. Le plutôt slasher/torture-porn URBAN EXPLORER ne démérite pas non plus même s’il ne se montre pas particulièrement original.

4. Asie : à boire et à manger.

-Comme souvent, la Corée nous délivre quelques grands moments. On passera rapidement l’insignifiant MIDNIGHT FM au scénario abracadabrant pour s’attarder sur le très beau BEDEVILLED (BLOOD ISLAND pour la distribution dvd française) et son twist bien amené. BESTSELLER prouve également le talent des scénaristes et metteurs en scène coréens… mais LA claque du festival est sans conteste le superbe J’AI RENCONTRE LE DIABLE, qui s’inscrit dans la mouvance d’OLD BOY, et qui confirme, si besoin était, le génie de son réalisateur.
-Les tentatives plus poétiques made in Taïwan (AYU et ONE DAY) nous ont laissés de marbre. De l’ennui pelliculé dont on devine à l’avance le (manque de) substance.
-Tsui Hark retrouve la forme et nous fait oublier avec DETECTIVE DEE, jolie fantaisie made in HK, son trop long MISSING de 2008 (également présenté au BIFFF, en 2010). Pour tous ceux qui ont aimé le fantastique HK des années ’80-90 ! De Chine [populaire] nous viennent régulièrement depuis TIGRES ET DRAGONS de grosses productions aux décors fastueux et à la figuration foisonnante. Cette fois-ci, le nominé s’intitule REIGN OF ASSASSINS et est dû à Chao Bin-Su. Attention, si le nom de John Woo figure en bonne place au générique, celui-ci n’a fait que produire le métrage… et en réaliser UNE seule scène. REIGN OF ASSASSINS est hélas fortement déforcé par un scénario bancal (que ceux qui l’ont vu nous explique comment le fils du ministre passe sans justification aucune de bretteur inexpérimenté à fine lame quasi imbattable, et pourquoi après s’être voué à la vengeance – pour laquelle il choisit ceci dit en passant une voie complètement stupide – il change brusquement d’avis dans la dernière séquence). On nous objectera les divergences culturelles, l’usage de codes et de stéréotypes… vaste écran de fumées pour masquer de graves carences scénaristiques. Et même si elle reste une très belle femme, on ne croit pas un instant au personnage de Michele Yeoh, presque 50 ans, incarnant un assassin (crédible) se faisant passer pour une jeune fille à marier (pas crédible une seconde). La production visuelle est heureusement des plus réussies et satisfera donc l’amateur de Wu Xia pas trop exigeant.
-La Thaïlande enfin est également présente … mais avec la nouvelle purge des frères Pang. Le succès des jumeaux est, à nos yeux, incompréhensible : il n’y a quasi rien à sauver de leur triste filmographie, opinion encore confortée avec l’inepte THE CHILD ‘S EYE, qui ajoute à sa non-mise en scène et à son absence de direction d’acteurs les poncifs mille fois vus du film d’horreur ET ceux du film en 3 D avec leurs projections diverses vers les spectateurs. Digne d’une mauvaise attraction foraine !
-Du Japon, Tsukamoto a livré un troisième TETSUO… parfait prolongement des deux premiers. Reste à en mesurer l’utilité en 2011 ! Takashi Miike, le roi de la roue libre, maitrise étonnamment bien son remake de 13 ASSASSINS qui connaitra bientôt l’honneur d’une sortie en salle dans nos contrées. Le Japon est aussi la terre incontestée du Z bas du plafond. ALIEN VERSUS NINJA (de l’action de série Z débile et assumée comme tel), HORNY HOUSE OF HORROR (de l’érotisme Z assumé tel [bis]), HELL DRIVER (du zzzzzzzombie avec plein de « Z ») et KARATE ROBO ZABORGAR (le titre le laisse deviner, on n’est pas chez Akira Kurosawa)… le BIFFF a dévoilé les tendances récente du Z décomplexé nippon. Leur point commun : des films à ne voir qu’entre copains et impérativement avec un bon paquet de bières, sinon c’est indigeste ! A l’opposé, MILORCRORZE présente la facette complètement absurde et décalée du cinéma japonais. Présenté comme le successeur du génial SYMBOL (une expérience inracontable et primée en 2010 au BIFFF), MILORCRORZE nous laisse plus dubitatif et fait plus penser à une démonstration des capacités de son réalisateur à évoluer dans des genres divers qu’à un projet cohérent. Pour amateurs de bizarreries narratives et visuelles seulement.

Retrouvez nos chroniques du BIFFF 2011.


- Article rédigé par : Philippe Delvaux
- Ses films préférés : Marquis, C’est Arrivé Près De Chez Vous, Princesse Mononoke, Sacré Graal, Conan le Barbare