Goto, l’île d’amour

France - 1969 - Walerian Borowczyk
Titres alternatifs : Goto, Island of Love
Interprètes : Guy Saint-Jean, Pierre Brasseur, Ligia Branice, Jean-Pierre Andréani

Sur l’île de Goto vit une petite société coupée du reste du monde depuis 1887. Trois générations de gouverneurs se sont succédé depuis la date du « terrible séisme » et maintiennent vivaces les traditions dans un carcan disciplinaire strict, autocratique et autarcique. Goto III est le despote qui préside actuellement aux destinées d’une population soumise et docile. La vie s’écoule immuable et dans une apparente tranquillité qui masque mal la violence qui sourd, sous-jacente, jusqu’à ce que le souverain gracie Grozo, un condamné à mort dont l’ambition et l’amour qu’il porte à Glosia, l’épouse de Goto III, fasse vaciller le trône.

Avec un titre pareil, GOTO, L’ÎLE D’AMOUR chasse le chaland en quête d’un spectacle sexy. La bande annonce poursuit d’ailleurs cette tromperie en mettant l’emphase sur la scène du bain au bordel. Mais hormis celle-ci et quelques plans dénudés de Ligia Branice, l’intérêt est clairement ailleurs et le film ne déploie rien de crapoteux dans son sujet ni son traitement.
GOTO, L’ÎLE D’AMOUR pourrait même incarner une version non érotisée d’un film carcéral. L’époque va d’ailleurs pourtant générer les Women in prison, le 99 FEMMES de Jess Franco en tête. Ou alors un des précurseurs du post apocalyptique puisqu’on nous présente les insulaires comme survivants du « terrible séisme ».

Bien que rien ne soit précisé, tout porte à croire que l’île de Goto fut une île-prison ou du moins de garnison : parmi les hommes, militaires ou serviteurs portent tous un uniforme et on n’y voit guère de femmes en dehors des prostituées. Goro habite une cellule crasseuse. Le fortin décati pourrait avoir été un pénitencier ou une garnison. Le film laissera planer le mystère.

En tous cas, il y règne un ordre strict et préservé depuis cette mystérieuse grande catastrophe qui a coupé l’île du reste du monde.

Avec son système absolument fermé à toute influence extérieure, maintenant un statu quo, organisé selon un système militaire et un culte du leader, vivotant dans des ruines et dont les fondements économiques sont pour le moins flous, le tout signé par un cinéaste originaire de Pologne, il n’est pas difficile de voir en GOTO, L’ÎLE D’AMOUR une dénonciation du totalitarisme et plus précisément des régimes communistes. D’autant plus que, contemporain de mai 1968, le métrage est donc tourné en des années de contestation sociale et d’agitation politique (qui touchèrent aussi les régimes communistes avec le Printemps de Prague).

Mais il n’est pas que ça. Sa description sociétale minutieuse, le soin apporté à nombre de détails, les idées loufoques (les cages à mouche, le déplacement en trolleys, les jeux du cirque entre condamnés à mort, les instruments de musique bricolés…) lui confèrent une portée poétique certaine. Tout comme les prénoms des habitants, toujours en deux syllabes et commençant par un G (Goto, Guera, Grusa, Gamo, Groso, Glosia, Gomore, …), comme si chaque habitant n’était guère plus qu’une déclinaison du leader.

GOTO, L’ÎLE D’AMOUR est tourné dans un beau noir et blanc émaillé de quelques fugitifs plans de couleurs. Eclairé de manière très neutre (à l’instar de BLANCHE) et photographié le plus souvent en plans frontaux statiques (à l’instar de BLANCHE, bis) dans lequel entrent et sortent les acteurs, GOTO n’est pas sans évoquer le dispositif théâtral. Mais l’austérité n’est qu’apparente, le tout se révèle pleinement cohérent.
Les décors décrépits, le fortin tombant en ruine, le dénuement … tout cet ensemble participe pleinement de la réussite esthétique du projet. Et évidemment, on trouve déjà la passion de l’auteur pour les objets, dont nombre sont conçus par lui (de même que des décors). Notons que les animateurs (et Borowczyk a alors une dizaine d’années de films d’animation derrière lui), et plus encore ceux issus des pays de l’Est ou travaillant l’animation d’objets, affectionnent souvent les objets déglingués, rafistolés ou recomposés. On pourrait à ce titre citer des œuvres de Svankmajer, des frères Quay ou encore de Jiri Barta (LE CLUB DES LAISSÉS-POUR-COMPTE entrera à ce titre bien en résonnance avec GOTO, L’ÎLE D’AMOUR).

Quant à l’ascension d’un arriviste dont les complots sèment la mort sur son passage, pourquoi ne pas évoquer les mânes du Jarry de Père Ubu ? Un épigone tardif de Jarry n’a-t-il d’ailleurs pas fait paraitre un « Ubu au pays des soviets » en 1930 ? Ubu est un personnage qui a titillé les surréalistes, mouvement avec lequel Borowczyk confiait avoir des affinités – ce qui se marque dans ses films d’animation -. En outre, la première version de la pièce « Ubu roi » s’est intitulée vers 1890 « Les polonais » (et Borowczyk est quant à lui, rappelons-le, d’origine polonaise), tandis que lors de la première de la pièce, Alfred Jarry lit un discours introductif où il annonce que l’action se passe « en Pologne, c’est-à-dire nulle part »… L’île de Goto est également un endroit isolé d’où l’on n’arrive ni ne s’échappe, un autre « nulle part ». Bref, on ne va pas s’interdire de voir des accointances ou des possibilités discursives entre les deux œuvres.

Après avoir tâté du long métrage avec L’ETRANGE THÉÂTRE DE M. KABAL, Borowczyk délaisse l’animation pour un tournage « classique ». Son premier film pose en ce domaine le système qu’il a déployé en animation : la construction d’un univers qui fait la part belle à l’étrange.

Avec sa jeune oie blanche victime du désir masculin, lequel entraine la chute de sa maisonnée, GOTO, L’ÎLE D’AMOUR préfigure BLANCHE, qui reprendra d’ailleurs Ligia Branice (l’épouse de Borowczyk) dans le rôle-titre.
Ligia Branice fait planer sur le film le voile diaphane de son tempérament lunaire (lequel fut fort modérément apprécié des autres acteurs, de ce qu’on peut décoder de leurs propos) et de son joli minois. Mais moins que le roi Goto III campé par Pierre Brasseur, le personnage fort est ce Grozo voleur et tueur, à l’esprit tour à tour rancunier, veule, revanchard, mielleux, trompeur, menaçant, violent, comploteur, ambitieux, bref un beau condensé de saloperie.

GOTO, L’ÎLE D’AMOUR est sorti en France le 29 janvier 1969.

Le 8 mars 2017, le film est ressorti en salle en version restaurée, de même qu’en dvd chez Carlotta et est inclus dans une belle rétrospective des principaux films de Borowczyk programmée à Paris (au centre Pompidou) et au festival Offscreen en Belgique.


- Article rédigé par : Philippe Delvaux
- Ses films préférés : Marquis, C’est Arrivé Près De Chez Vous, Princesse Mononoke, Sacré Graal, Conan le Barbare


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