La longue nuit de l’exorcisme

Italie - 1972 - Lucio Fulci
Titres alternatifs : Non si sevizia un paperino, Don't torture a duckling
Interprètes : Florinda Bolkan, Barbara Bouchet, Irene Papas, Marc Porel, Tomas Milian, Georges Wilson

Accendura, petit village isolé dans les montagnes de Pouilles, est le théâtre d’une série de meurtres dont de jeunes garçons sont les victimes exclusives. Face à une police dont l’enquête piétine, la population locale, pétrie de superstitions et de rancoeurs, s’échauffe et ne va pas tarder désigner des coupables un peu trop évidents et parfaits. Ayant décidé de leur propre chef de punir radicalement l’un d’entre eux, les habitants constateront que les assassinats ne cesseront pas. Patrizia, une jeune bourgeoise venu « se mettre au vert » au village, et Andrea Martelli, un journaliste, vont alors reprendre l’enquête à leur compte.

NON SI SEVIZIA UN PAPERINO (LA LONGUE NUIT… est décidément un titre Français trop inepte) est probablement le meilleur film de Lucio Fulci, en tout cas un de ceux où l’on sent la plus forte iimprégnation de l’esprit de son auteur. Délaissant le milieu urbain propre au genre, il nous distille un giallo rural (comme le fera plus tard Pupi Avati avec LA MAISON AUX FENËTRES QUI RIENT) baigné d’une noirceur surprenante.

Fulci laisse ici pleinement s’épanouir sa vision misanthrope de notre société et au passage il n’épargne personne. Même s’il reprend des thématiques annexes abordées dans ses précédents films (LE VENIN DE LA PEUR, par exemple), comme la mise en lumière des travers d’une bourgeoisie jouisseuse et dévoyée, ou encore la libération sexuelle des années 60 comme fatalement source de comportements pervers, il va dans NON SI SEVIZIA… beaucoup plus loin et en rajoute dans la diatribe cinématographique.

On pourrait certes rétorquer que cet esprit systématiquement axé sur la critique féroce est la marque de fabrique d’une part importante du cinéma Italien de l’époque, mais on ne peut que louer Fulci de l’insuffler au cinéma de genre et d’exploitation, comme s’il considérait que son public méritait le même degré de qualité que celui d’un cinéma plus sérieux et honorable. Mais la perméabilité entre les différents types de cinémas n’était-elle pas tout compte fait fermement encrée en Italie dans les années 70 ? En tout cas elle semble bel et bien l’être chez Fulci.

Il y a en premier lieu la vision sans concessions de la population rurale qui nous frappe dans NON SI SEVIZIA… Laissés à la marge du développement du pays, les gens sont dépeints comme des rustres libidineux et brutaux, incultes et encore en proie aux superstitions les plus obscures. Tout le monde est laid et stupide (on serait presque tenté de dire affreux, sale et méchant…). Ce sont d’ailleurs la stupidité, la superstition et le manque de discernement qui conduiront une partie de la population à se faire justice, en éliminant une innocente qui n’aura eu le tort que de nourrir son obscurantisme. Ce qui donne au passage la scène la plus éprouvante du métrage, avec une mise à mort et une agonie du personnage de la sorcière interprété par Florinda Bolkan particulièrement longues, mais néanmoins dépourvues de gratuité. Fulci se devait là d’aller simplement jusqu’au bout du propos qu’il souhaitait développer, avec crudité et une grande violence. Le fait que la scène possède en contrepoint une chansonnette romantique ne fait que la rendre plus dérangeante.

Dans son souci de n’oublier personne, il s’attèle à mettre consciencieusement en relief l’inconsistance et la négligence coupables de la police, l’arrivisme des journalistes, la candeur illusoire de l’enfance et les côtés troubles du clergé catholique. On en vient également à se questionner sur les réelles motivation des enquêteurs improvisés que sont Patrizia (Barbara Bouchet) et le journaliste Martelli (Tomas Milian). On se prend tout de même à douter de l’altruisme et de l’humanisme de leur démarche. En ce qui concerne Patrizia, n’agit-elle pas avant tout par désœuvrement et un brin d’amusement, du moins au début ? Personnage qui a par ailleurs particulièrement été « soigné » par les scénaristes (dont Fulci fait partie). Ancienne toxicomane, fille de bonne famille gâtée et oisive, elle est également d’une rare perversion. Ce qui est parfaitement illustrée lors d’une scène qui serait impensable à l’heure actuelle, où Patrizia entièrement nue se met en quatre pour tenter d’exciter un jeune garçon de 9 – 10 ans dont la mère est sa domestique, qui vient lui apporter un rafraîchissement.

Jusqu’à la conclusion de son énigme, NON SI SEVIZIA UN PAPERINO s’avère être un film amer et désespéré, propre à doucement instiller chez le spectateur une mélancolie des plus vénéneuses. Sensation qui perdure au delà des dernières images. Mais on ne pourra pas nier que l’on a vu un sacré bon film et que Fulci a durant un temps excellé à disséquer sous son objectif la veulerie, les bassesses et la médiocrité qu’il percevait chez ses contemporains. Que l’on adhère ou pas au propos, il est indéniable que l’on est face à une œuvre dense et cohérente.


- Article rédigé par : Patrick Barras
- Ses films préférés : Il était une fois en Amérique, Apocalypse now, Affreux, sales et méchants, Suspiria, Massacre à la tronçonneuse


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