La Trilogie de la Mort : The Awakening / Aftermath / Genesis

Espagne - 1990, 1998 - Nacho Cerdà
Interprètes : Alex Alvarez, Pep Tosar, Trae Houlihan, Xevi Collellmir, Nacho Cerdà…

Une salle de classe, une salle de dissection située au tréfonds d’une morgue et un atelier d’artiste : tels sont les trois lieux bien distincts où se déroule la trilogie de la mort du cinéaste espagnol Nacho Cerdà. Réalisés sur plusieurs années (le premier en 1990, le dernier en 1998), ces courts-métrages s’appliquent à faire coller une thématique différente sur chacun de ces environnements. La salle de classe, lieu de l’esprit par excellence, va ainsi abriter un récit portant sur l’âme ; la salle de dissection permettra au réalisateur d’aborder les questions du corps et de la sexualité ; l’atelier de sculpture, quant à lui, sera le cadre d’une histoire bien davantage axée sur l’émotion que les deux précédentes.
Mais ce qui lie ces films, outre leur thématique, c’est l’absence de dialogues. Comme si la mort, par essence inconnaissable – et par conséquent indicible -, ne pouvait susciter que le silence. Un silence qui se révèle d’ailleurs des plus pesant dans le second opus du triptyque, le plus réussi du lot – mais aussi le plus dérangeant.
Tout commence donc avec THE AWAKENING, réalisé par Cerdà en un week-end du temps où il était encore étudiant aux Etats-Unis. Tourné en 16mm, en noir et blanc, ce métrage nous conte la prise de conscience par une âme du fait que son enveloppe charnelle vient de passer de vie à trépas. Il s’agit en l’occurrence d’un étudiant somnolent, plutôt médiocre si l’on en croit le « F » qu’il vient de décrocher (donné par un Nacho Cerdà jouant le rôle du professeur), qui s’est endormi en classe avant de faire un arrêt cardiaque. D’abord confronté à un univers où le temps semble gelé pour tous à l’exception de lui-même, il est bientôt assailli d’images évoquant son enfance et se révèle incapable d’ouvrir les portes donnant sur l’extérieur. Ce n’est que lorsqu’il acceptera enfin sa nouvelle condition de pur esprit qu’un « ange » le laissera sortir pour accéder à un nouveau plan de réalité. Le film est constellé de symboles religieux plus ou moins ésotériques (croix chrétienne, œil de la Providence) sensés nous mettre sur la voie de cette conclusion mystique un peu tirée par les cheveux. Au vu des conditions de tournage, ce film constitue néanmoins une assez belle réussite, bien qu’il n’apporte rien de fondamentalement neuf au genre qu’il aborde.
AFTERMATH constitue la pièce de résistance de cet ensemble. Il s’agit là d’une œuvre troublante, brute et crédible, qui s’attaque de front à la terrible question de la mortalité humaine. Nous sommes tous destinés, semble nous dire Cerda par l’entremise de ces images révulsantes, à venir rejoindre les cadavres examinés par les deux médecins légistes du film sur les tables de dissection de cette morgue aseptisée. Tel est notre « devenir-chair ». Contrairement au premier court-métrage de la trilogie, il n’est plus question ici d’âme ou de spiritualité. La seule chose qui subsiste après la mort, c’est la viande. Une chair que l’on découpe, que l’on triture, que l’on recoud – et qui ne réagit plus. Qui reste définitivement flasque, prisonnière de la célèbre rigor mortis. Alors quand l’un des deux médecins entreprend de violer le cadavre d’une femme qu’il vient d’ouvrir, quand il la possède totalement jusque dans ses viscères, cela n’a rien de vraiment blasphématoire. C’est juste répugnant à l’extrême. Une œuvre forte, donc, dans tous les sens du terme.
GENESIS, enfin, oppose à cette débauche de tripes et de pulsions nécrophiles l’amour d’un sculpteur pour sa muse disparue lors d’un accident de voiture. Afin de ne pas laisser son souvenir le quitter, il s’efforce de réaliser une statue de la disparue. Mais il constate bientôt que si la sculpture semble prendre vie, du sang s’écoulant de fêlures multiples dans la pierre, il doit payer cette nouvelle « genèse » au prix fort (dans la séquence inaugurale – des images d’un autre temps, joyeux, où sa compagne était encore en vie – on le voit plonger sa tête sous le pull de cette dernière, causant ainsi un renflement caractéristique de la grossesse), son propre corps se minéralisant progressivement jusqu’à se métamorphoser à son tour en statue. Le lyrisme trop appuyé de cette œuvre se révèle malheureusement beaucoup moins convaincant que le naturalisme brut d’AFTERMATH. A trop vouloir faire poétique, Cerdà s’égare un peu dans le larmoyant, sans jamais pour autant complètement perdre ses moyens de cinéaste. Trop long, trop conscient de lui-même, ce court-métrage ne transforme pas l’essai réussi de son prédécesseur. Il n’est cependant pas déshonorant pour son auteur, loin de là.
Une trilogie cohérente et prometteuse, donc, qui parvient par moments à toucher là où ça fait mal – notamment avec sa pièce centrale, le fort remarquable AFTERMATH.

En 2019, ces trois courts auront encore été reprogrammés par Offscreen lors d’une thématique consacrée à la représentation de la mort à l’écran.


- Article rédigé par : Franck Boulègue