Les Démoniaques

France, Belgique - 1973 - Jean Rollin
Interprètes : Lieva Lone, Patricia Hermenier, John Rico, Paul Bisciglia, Louise Dhour, Ben Zimet

Une nuit d’encre, un ciel chargé de tonnerre mais pas le moindre éclair, et, au loin, un bateau en flammes échoué sur la plage. Ainsi commence LES DEMONIAQUES, avec les Naufrageurs qui apparaissent en médaillon à tour de rôle, une voix-off dépeignant leurs principaux traits de caractère. La belle partition musicale de Pierre Raph s’accorde parfaitement avec la beauté des images. Le metteur en scène donne l’impression au spectateur d’ouvrir un livre de contes.
Un ouvrage dont les personnages principaux s’avèrent être une bande de pirates sans foi ni loi, composée de trois hommes et une femme : le Capitaine, Bosco, Paul et Tina. Si le Capitaine, comme son titre le souligne, est le chef des malfrats, Tina en est le véritable leader. Et sa beauté n’a d’égale que sa cruauté. Sans prononcer un mot, les Naufrageurs ramènent sur la rive des coffres, objets de leur convoitise. Tandis que le Capitaine pare Tina d’étoffes et de bijoux, les premiers mots depuis le début du film (soit six minutes de métrage) résonnent dans cette nuit tragique : des appels au secours. La caméra se tourne alors vers la mer d’un noir profond, deux silhouettes blafardes transpercent l’obscurité. Deux jeunes femmes, épuisées et apeurées, vêtues d’une simple chemise de nuit (ce qui leur donne une apparence fantomatique… serait-ce un signe ?), parviennent avec peine à regagner le rivage.
Elles implorent l’aide des quatre personnes regroupées autour du butin. En réponse, Bosco et Paul vont fon-dre sur elles, avant de les frapper, puis finalement les violer. Pendant cette longue scène de supplices, Tina s’est déshabillée. Hissée sur un rocher, elle expose sa nudité aux éléments, ondulant avec provocation, jusqu’à ce que le Capitaine, excité autant par les cris de souffrance des naufragées que par les appels au désir de Tina, vienne enfin la posséder. Un peu plus tard, les Naufrageurs s’éloignent de la plage, laissant les deux victimes pour mortes.
Nous retrouvons la bande dans un rade qui sert de repaire aux marins et aux prostituées. Louise, la tenancière de l’établissement, joue du piano et l’alcool coule à flots. Personne ne soupçonne que le Capitaine et ses sbires puissent être les Naufrageurs. Tout se passerait pour le mieux si le Capitaine n’était subitement pris d’hallucinations. Il se croit harcelé par les fantômes des deux jeunes femmes, sa raison commence à vaciller. Pour couronner le tout, un marin entre précipitamment dans la taverne, l’air paniqué. Il a aperçu deux esprits démoniaques rodant près du cimetière aux épaves. Un vent de panique se propage dans le local et une bagarre générale éclate.
Commence alors une longue traque durant laquelle les Naufrageurs vont s’acharner à se débarrasser, une bonne fois pour toutes, de leurs deux victimes, qui sont gênantes à plus d’un titre. Non seulement elles constituent des témoins de leurs activités criminelles, mais elles paraissent être également liées à une légende séculaire. Celle-ci dit qu’une malédiction s’abattra sur la région lorsque deux âmes perdues trouveront refuge dans les ruines maudites avoisinantes. Ces créatures damnées libèreront alors un ange déchu retenu prisonnier en ces lieux. On peut rappeler que la Bretagne demeure une région réputée pour ses légendes. C’est une terre de mystères et de superstitions où la croyance envers le surnaturel est particulièrement forte.
Jean Rollin joue donc la carte d’un fantastique subtil sans effets spéciaux (il n’en a pas non plus les moyens) en utilisant au mieux les décors naturels mis à sa disposition, notamment le cimetière marin et les ruines d’une abbaye cistercienne. Comme c’est souvent le cas, l’une des trames essentielles va être la lutte du Bien contre le Mal, celle du vice contre la vertu. LES DEMONIAQUES ressemble aussi à une tragédie grecque, avec les ingrédients habituels du metteur en scène : onirisme et érotisme. Jean Rollin peut, dès lors, nous donner sa vision « adulte » de LES CONTREBANDIERS DE MOONFLET de Fritz Lang (1955). Mais la liste des références ne s’arrête pas là car les connaissances accumulées par cet artisan du cinéma surréaliste depuis sa jeunesse sont impressionnantes…
Rendez-vous dans Sueurs Froides 29 pour lire la suite


- Article rédigé par : André Quintaine
- Ses films préférés : Frayeurs, Les Griffes de la Nuit, Made in Britain, Massacre à la Tronçonneuse, Freaks