Les Huit vertus bafouées

Le cinéma déviant de Teruo Ishii constitue un tel outrage aux bonnes mœurs que même quatorze ans après sa mort, il continue encore de faire couler de l’encre. Cinéaste ero-guro par excellence, grâce à ses savants alliages d’érotisme et de macabre que l’on retrouve dans une large partie de sa filmographie, il est rapidement surnommé « Le Roi du Culte » au Japon par ses fans de la première heure tant sa carrière est prolifique (plus de quatre-vingts longs-métrages au compteur !). On compare naturellement son œuvre à celle du très controversé Norifumi Suzuki (SEXE ET FURIE, LE COUVENT DE LA BÊTE SACREE) car on retrouve chez les deux réalisateurs des thématiques et des mises en scène similaires. Néanmoins, Teruo Ishii se démarque grandement via sa perversion et son obsession inconditionnelle pour les pratiques sadomasochistes matérialisées dans ses films par un nombre incalculable de scènes de shibari (bondage japonais) et d’humiliations publiques.
C’est donc tout naturellement que ce faiseur d’images enragé sort en 1973 LES HUIT VERTUS BAFOUEES qui ne fera qu’imposer à nouveau sa patte artistique et son génie incontrôlable. Teruo Ishii adapte ici le manga éponyme de Kazuo Koike et Goseki Kojima en lui ajoutant sa touche personnelle d’impudicité et de psychédélisme. Le film est produit par Kôji Shundô (LADY YAKUZA) au sein des mythiques studios de la Toei qui portent fièrement l’étendard de la pinky violence (genre mêlant comédie, torture et érotisme). Teruo Ishii est d’ailleurs un habitué de la maison : c’est la Toei qui lui permet de réaliser les huit opus de sa série FEMMES CRIMINELLES.
C’est dans ce contexte confortable que s’épanouit le réalisateur aux côtés de Tetsuro Tanba, l’acteur aux deux cents films, sous les traits de Shino Ashita, personnage principal des HUIT VERTUS BAFOUEES.

Shino est un samouraï solitaire. Triste figure de bourreau au sabre tranchant, il tente de se donner la mort pour mettre fin à son calvaire d’errance et de souffrance. Mais il se retrouve sauvé par le clan Bohachi qui lui propose de rejoindre ses rangs. Pour se faire, l’initié doit renoncer à huit vertus traditionnelles : la piété filiale, la fraternité, la loyauté, la confiance, la politesse, la justice, l’honnêteté et la pudeur. Shino accepte la proposition et prend ses fonctions au milieu de ce gang de proxénètes régnant sur le quartier de Yoshiwara.

Shino Ashita est un ronin, un samouraï libre de tout engagement. Figure emblématique du chanbara (film de sabre japonais), il s’inscrit dans le mouvement anti-bushido de l’époque qui l’amène à renier l’ensemble des préceptes qui constituent la morale du guerrier japonais. Ce rejet est mis en scène dès le début de l’œuvre lorsque Shino se suicide en se jetant à l’eau plutôt qu’en se faisant seppuku. Son personnage, constamment vêtu de blanc et avec ses longs cheveux noirs lâchés, évoque l’image d’un fantôme tourmenté. Celui-ci est ramené à la vie par le corps chaud de prostituées, présentées telles des créatures démoniaques accueillant le samouraï aux portes de l’enfer. Pensant trouver son salut auprès de ce clan infernal et sans morale, il réalise petit à petit que celui-ci lui impose à nouveau des codes et des préceptes à suivre. Des temps de prière sont imposés et leur tenue très codifiée ramène constamment le ronin à un sentiment d’appartenance qu’il fuit depuis toujours.

Toute cette complexité et cette dualité sont mises en scène par d’astucieux procédés soulignant le paradoxe qui pèse sur cette histoire peu banale. Le spectateur oscille constamment entre le Japon traditionnel et le psychédélisme des années 70. Lors de la sublime scène d’introduction un combat de sabre fait rage sur un pont, l’image est ralentie, les personnages se découpent en ombres chinoises, tout nous ramène à un cinéma japonais classique, sauf un fond rouge entre aube et crépuscule, d’une artificialité inratable mais également d’un charme extraordinaire. Teruo Ishii nous laisse tout au long de l’œuvre dans cet entre-deux maîtrisé ; d’un décor de rue traditionnel, on passe à une mise en scène outrancière, criarde, visant à faire ressortir les corps blêmes des prostitués torturées.

LES HUIT VERTUS BAFOUEES peut se résumer en quelques mots répétés inlassablement par Shino Ashita : « Vivre, c’est l’enfer. Mourir, c’est encore l’enfer ».