Les sept bérets rouges

Le Congo. Milieu des années 60. Des soldats et une journaliste française capturés par les révolutionnaires et rebelles Simbas sont violemment torturés et exécutés. Le capitaine Brandt, rescapé du massacre, est chargé de former une troupe de 7 mercenaires qui a pour mission de récupérer des documents précieux saisis par les rebelles et délivrer la journaliste toujours tenue prisonnière. La troupe, travaillée par des conflits raciaux et identitaires, saura-t-elle conserver sa cohésion et mener sa mission jusqu’au bout ?
Premier à faire son entrée dans le catalogue d’Artus Films à l’intérieur d’une nouvelle section consacrée aux films de guerre bis, LES SEPT BERETS ROUGES (SETTE BASCHI ROSSI) de Mario Siciliano sorti en 1969, apparaît curieux à bien des égards.
Par son réalisateur d’abord, peu connu du grand public, mais possédant une filmographie relativement abondante dans le domaine du cinéma d’exploitation : d’abord producteur de westerns comme LES CHERCHEURS D’OR DE L’ARKANSAS (Paul Martin,1964), GRINGO JOUE SUR LE ROUGE (Alberto Cardone, 1966) ou LES COLTS DE LA VIOLENCE (Alberto Cardone, 1966) ; mais aussi de polars avec BAROUD A BEYROUTH POUR F.B.I.505 (Manfred R. Köhler, 1966) ou un des épisodes de COMMISSAIRE X (LE COMMISSAIRE X TRAQUE LES CHIENS VERTS, Giafranco Parolini, 1966), Siciliano se tourne vers la réalisation avec LES SEPT BERETS ROUGES, film de guerre qui sera suivi par quelques westerns (DJANGO NE PRIE PAS, 1969) , des films historiques (LE LION DE SAINT-PETERSBOURG, 1972), des polars (BYE, BYE DARLING, 1977) ou encore un retour au film de guerre avec ECORCHES VIFS (1978) qui sort simultanément dans la collection d’Artus Films.
Dans cette carrière consacrée au film d’exploitation, LES SEPT BERETS ROUGES occupe donc une place charnière, entre les activités de producteur et de réalisateur de Siciliano. S’en ressent le ton général de l’oeuvre, partagée entre une veine proprement guerrière héritée des DOUZE SALOPARDS (Robert Aldrich, 1967), mais aussi des CHIENS VERTS DU DESERT (Umberto Lenzi, 1967) ou COMMANDOS, L’ENFER DE LA GUERRE (Armando Crispino, 1968) ; et de l’autre côté un esprit plus western sensible dans l’évocation lyrique des paysages traversés. D’autres influences y jouent encore, à l’instar du mondo movie et son approche pseudo-documentaire présente dans la séquence d’ouverture et le commentaire en voix-off de la journaliste. Ou encore le film d’horreur, certaines scènes anticipant déjà le film de cannibales et plus particulièrement le CANNIBAL HOLOCAUST (1980) de Ruggero Deodato.

Cette variété des tons fait ici l’originalité et l’intérêt du film, lui donnant une touche plus personnelle qui l’éloigne des stéréotypes du genre. La beauté des paysages africains magnifiée par la photographie de Gino Santini et la musique inspirée de Gianni Marchetti absorbe ici les antagonismes des personnages qui deviennent vite secondaires. La mission suicidaire, qui se traduit par une disparition progressive des membres de la troupe, prend rapidement le tour d’une réflexion nihiliste sur la violence humaine. Le scénario extrêmement réduit relègue en effet les enjeux narratifs au second plan, sans chercher à les justifier (comment Brandt s’est-il échappé ? Quelle est la nature exacte des documents qui sont le but de la mission?), donnant alors le sentiment d’une errance absurde au sein de paysages dissimulant une menace constante.

De même, la difficulté d’assigner un sous-texte clair au film qui balance entre des prises de position anti-coloniales (la citation liminaire de Martin Luther King) mais se montre complaisant dans l’étalage des clichés sexistes et racistes, empêche de préciser l’intention de Siciliano. Sont renvoyés ainsi dos à dos les rebelles congolais et les troupes gouvernementales de la même manière que les membres du commando travaillés par des tensions raciales et s’affrontant autour de la présence d’un soldat noir en leur sein. Peu importe au final qui tue qui, le film ne faisant pas de différence entre les rebelles Simbas, les troupes gouvernementales et les mercenaires, la même violence ne faisant que changer de camp. La séquence générique inscrit d’ailleurs en flash back les exactions d’autres mercenaires, tortures qui précèdent celles qui sont infligées en retour d’une manière raffinée et cruelle par les rebelles Simbas. La violence répond à la violence sans que la morale puisse ici déterminer quel camp a plus de légitimité pour l’employer. Et au filtre rouge qui noie les images du générique font écho les bérets rouges du titre, seule tache de rouge sang qui jure dans les paysages verts de l’Afrique.
Porté essentiellement par le personnage qu’incarne Rassimov, le nihilisme désespéré, à peine contrebalancé par la présence de deux femmes (Pamela Tudor incarnant le soldat Wooder et Angelica Ott, la journaliste française) balaye ici toute tentative de trouver un sens au combat mené par les uns et les autres, et condamne toute forme d’héroïsme, derrière lequel se disismule la même pulsion de mort. Les ruines qui servent de décor pour une des dernières scènes du film semblent retraduire alors les villes fantômes, derniers vestiges du western et d’une conquête de l’ouest, comme affirmant l’échec de toute colonisation.

On peut donc regarder le film de Siciliano pour son cynisme désabusé et son sens de l’action, ici plutôt bien menée compte tenu de la minceur du budget, mais aussi pour son festival d’acteurs bis (Ivan Rassimov dans le rôle du guide Carrès, Sieghardt Rupp dans le rôle du sergent raciste, Kirk Morris ici à contre emploi ou encore Serge Nubret, Monsieur Muscle connu sous le nom de la Panthère noire incarnant ici Martinez). On peut le faire aussi pour son sens du détail, d’une étrange poésie, parfois teintée de macabre. Avec une mouche qui court sur la pointe d’un couteau désignant un lieu sur une carte ou la traversée d’une nuée d’insectes qui obscurcit soudain à la manière d’un brouillard un ciel sans nuages, Siciliano et Santini montrent qu’ils savent capter ces instants éphémères où se livre la beauté d’une terre étrangère. Deux rigoles de sang qui s’échappent d’un mannequin de paille, des gouttes de sang qui font une piste sur le sable ou un gros plan sur des pieds qui, selon la façon dont ils vont ou pas se tourner, signifient la mort ou le salut, sont aussi d’autres exemples de l’art avec lequel Siciliano s’écarte du film d’action pour offrir de purs moments d’un formalisme contemplatif et de rêverie impromptue. Donc on enfile son béret et on saute dans l’aventure !