Meurtre à la Mode

Une jolie jeune femme, Karen, est amoureuse d’un photographe, Christopher. Ce dernier doit exécuter une commande pour un homme étrange, Otto.

Pour les plus jeunes, le nom de De Palma peut évoquer une époque révolue. S’il est actuellement dans le creux de la vague, il a offert au septième art plusieurs classiques dans les années 70 et 80 : OBSESSION, BODY DOUBLE, PHANTOM OF THE PARADISE et surtout BLOW OUT (qui reste, au passage, l’un des meilleurs rôles de John Travolta). Il a aussi à son palmarès plusieurs succès publics, tels que LES INCORRUPTIBLES (THE UNTOUCHABLES) ou le premier MISSION : IMPOSSIBLE.
Ce qui caractérise le cinéma de De Palma est cette fascination pour le voyeurisme et les sentiments troubles de ses personnages. Ainsi, dans BLOW OUT, Travolta incarne Jack Terry, un preneur de son pour le cinéma… qui est pris pour un pervers par un couple lors d’une séance d’enregistrement à l’extérieur, ou encore, dans BODY DOUBLE, le personnage principal prend l’habitude, pour tuer l’ennui, de regarder ses voisins à travers une longue-vue.
Cette thématique est déjà présente dans MEURTRE À LA MODE (première réalisation qu’il a lui-même écrite), puisque l’action prend place dans un studio photo. L’un des employés, Christopher, devient de plus en plus obsédé à l’idée de faire un cliché pour satisfaire un client. En cela, il préfigure déjà le personnage de Jack Terry, même si ce dernier se montre plutôt désabusé dans sa démarche (« Je ne fais que des navets » dit-il), son caractère opiniâtre prenant forme lors d’une enquête policière : il est témoin auditif d’un meurtre dont il n’a que la bande sonore et pas l’image. Néanmoins, Jack et Christopher ont en commun le même air absorbé par leur recherche.
On rajoute à cela la mise en scène tout en retrait de De Palma qui nous met, littéralement, dans la position d’un voyeur. Son générique d’ouverture nous montre une séance photo à travers un objectif, la raison professionnelle (un extrait de la vie d’un mannequin du point de vue d’un photographe) s’avèrant presque un prétexte devant l’insistance sur certaines parties du corps. Ensuite, avec l’utilisation de la caméra à l’épaule, le metteur en scène nous donne l’impression d’épier les personnages féminins, en les filmant souvent à distance. Cette manière de filmer nous renvoie aux giallos, une catégorie de thrillers italiens ancêtres des slashers, et auxquels De Palma rend un hommage ironique dans BLOW OUT.
En effet, dans la première scène de ce dernier, un mystérieux tueur, dont on ne voit que les mains, observe les jeunes filles avec insistance pour choisir sa prochaine victime. L’ombre de ce genre (le giallo, donc) plane sur MEURTRE À LA MODE, en raison de la mise en image, mais aussi de la présence d’Otto, un farceur dont la blague de prédilection est de poignarder tout le monde avec un faux couteau. Il apparaît tel une version ridicule de ces êtres menaçants. Un personnage inquiétant derrière son allure loufoque tant il paraît déconnecté du monde qui l’entoure.
C’est d’ailleurs ce que l’on ressent de manière flagrante lors de l’acte où il est le protagoniste principale. En effet, une des particularités de ce métrage est d’être structuré comme le RASHOMON de Kurosawa où l’on assiste, à l’occasion d’un procès, au même événement à partir de plusieurs points de vues.
Ici, chez le futur réalisateur de BLOW OUT, l’histoire se découpe en trois parties qui narrent des situations communes à trois personnages. De la sorte, lorsque survient le segment d’Otto, le réalisateur se permet d’adopter une autre forme de mise en scène, plus expérimentale celle-ci. Il s’en donne alors à cœur joie en recourant à des accélérations, à une voix off et à des incrustations de textes à l’image qui achèvent de donner à l’ensemble des faux airs de cartoon, avec cette légèreté dans le ton. Sans compter la gestuelle de son acteur, William Finley, que De Palma immortalisera plus tard dans la mémoire des cinéphiles dans PHANTOM OF THE PARADISE.
Malgré le côté brouillon de l’ensemble (le jeu des acteurs est souvent sommaire), la recherche visuelle de De Palma fait de MEURTRE À LA MODE une curiosité non négligeable. Le réalisateur aborde pour la première fois ses thèmes de prédilection et assume ses références. C’est souvent laborieux, mais c’est aussi intrigant.