Moebius

Corée - 2013 - Kim Ki Duk
Interprètes : Cho Jae-hyun, Seo Young-ju, Lee Eun-woo

Jalouse de son mari qui la trompe, une femme veut l’émasculer. Mais, l’homme se défendant, elle se rabat… sur son fils qu’elle castre en lieu et place de l’infidèle. Repentant, le père fera don à son enfant de son propre organe, mais le fils restera handicapé dans ses relations, que ce soit avec ses condisciples ou avec les femmes… jusqu’au rapprochement avec… sa mère.

Après avoir scruté le lien d’un homme à sa prétendue mère retrouvée dans PIETA (Lion d’or à Venise), c’est surtout sur le rapport fils-père que s’axe MOEBIUS, son nouveau film, rapport découlant d’un sentiment d’amour paternel fortement mâtiné de culpabilité suite au châtiment enduré par son fils en punition des agissements de son géniteur.

La mère castratrice… tout un symbole pour un film ultra freudien d’un Kim Ki Duk qui creuse les obsessions, les personnages et le système mis en place dans PIETA (Lion d’or à Venise, excusez du peu).

Quant aux mutilations des organes sexuels, chacun a encore en tête l’hameçon dans le sexe de l’héroïne de L’ ÎLE. Le rapport torturé à la sexualité est d’ailleurs présent à d’autres reprises dans la filmographie de Kim Ki-Duk, via la prostitution de BAD GUY et de SAMARIA par exemple.

Au transfert opéré par la mère vers son fils correspond, dans un cheminement qui n’est pas vraiment de la résilience, le transfert sexuel du fils qui trouve dans la douleur un substitut de l’orgasme perdu. Son corps pénétré par la lame d’un couteau – l’arme phallique par excellence (ce qui n’a pas échappé à nombre de productions, spécialement dans les giallos), mais aussi l’arme source de son émasculation – permet à l’esprit de réinvestir cette agression d’une dimension sexuelle. On en conviendra, c’est tordu. On pense parfois au Shinya Tsukamoto de TETSUO (la foreuse-pénienne) ou de TOKYO FIST (la douleur pour conférer à nouveau du sens à l’existence). Et en parlant du rapport entre douleur et sexualité, comment ne pas penser au CRASH de David Cronenberg. Sauf qu’ici, tout est filmé à niveau d’homme. C’est de l’humain, de ses affects, de ses errements, de ses incompréhensions, de ses relations à l’autre et à sa famille dont il est question.

MOEBIUS est présenté comme l’œuvre la plus radicale de son auteur. On n’entend pas ici une radicalité graphique de la violence, laquelle aurait pu procéder des péripéties de l’intrigue, mais bien de celle à la fois du sujet et de son traitement de mise en scène.

D’ailleurs, MOEBIUS a eu maille à partir avec la censure coréenne, qui a exigé plusieurs coupes avant d’autoriser la sortie du film. En cause, les séquences d’inceste.

Formellement, le film reprend le dispositif d’un des plus grands films de son réalisateur, LES LOCATAIRES (BIN JIP), lequel se passait de tout dialogue. Toute l’intrigue est donc racontée par des interactions muettes entre des protagonistes parfaitement dirigés. Ce choix de narration ne s’ouvre qu’aux réalisateurs talentueux, capable de suppléer par leur art de la mise en scène à l’absence de dialogues. Kim Ki-Duk a de longue date privilégié les séquences dénuées de dialogues, que ce soit dans PRINTEMPS, HIVER, ÉTÉ, AUTOMNE, ET PRINTEMPS ou dans L’ÎLE.

A œuvre radicale, public réduit : en Corée, le film n’attire pas 40.000 spectateurs, en dépit d’une sélection à la Mostra de Venise. Mais Kim Ki-Duk est, il est vrai, moins connu dans son pays que dans nos contrées… où MOEBIUS peine cependant à trouver une distribution, semble-t-il.

MOEBIUS a été présenté au 32e festival du film fantastique de Bruxelles, festival qui a jadis primé L’ÎLE (Corbeau d’or en 2001) et qui programma REAL FICTION et, par la suite, DREAM (prix du 7e parallèle au BIFFF 2009) et PIETA.


- Article rédigé par : Philippe Delvaux
- Ses films préférés : Marquis, C’est Arrivé Près De Chez Vous, Princesse Mononoke, Sacré Graal, Conan le Barbare


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