Critique de Mort ou Vif de Sam Raimi

USA - 1995 - Sam Raimi
Titres alternatifs : The Quick and The Dead
Interprètes : Sharon Stone, Gene Hackman, Russell Crowe, Leonardo Di Caprio, Lance Henriksen

En 1995, quand MORT OU VIF sort en salle, il incarne la queue de la comète d’un renouveau du film de western, pas toujours imaginatif, dont le sommet est IMPITOYABLE de Clint Eastwood (1992). Un an auparavant, Kevin Costner (qui avait déjà triomphé en 1990 avec DANSE AVEC LES LOUPS) incarne WYATT EARP, tandis que Cosmatos illustre sa version du mythe dans TOMBSTONE et Richard Donner propose sa comédie MAVERICK. Premier film réalisé mais non scénarisé par Sam Raimi, celui-ci a été appelé sur le projet par Sharon Stone elle-même, productrice du film. Elle a en tête l’invention visuelle d’EVIL DEAD 3 : L’ARMÉE DES TÉNÈBRES et souhaite s’allier le réalisateur. L’actrice tiendra un rôle décisif sur une partie des choix de casting et de l’équipe technique. Sam Raimi arrive en terrain inconnu, il n’est plus entouré de ses collaborateurs habituels et pour la première fois se frotte à des comédiens d’envergure à Hollywood. Le film passe d’un budget prévisionnel de 4 millions de dollars à un budget beaucoup plus conséquent de 35 millions de dollars.

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Le coup de poker d’Ace Hanlon (Lance Henriksen)

Au scénario, c’est l’anglais Simon Moore qui propose l’histoire d’une femme (Sharon Stone), désignée comme The Lady débarquant dans la ville aride de Redemption, dont le nom est écrit sur des planches de bois plantées dans le sol comme des pierres tombales. Le cruel John Herod (Gene Hackman) règne sur les habitants par la terreur et l’extorsion, et impose sa force tous les ans lors d’une série de duels au pistolet. Alors que les plus implacables tireurs affluent pour participer au concours, le mystère autour de The Lady et ce qui l’amène à Redemption attire l’attention de tous. L’un des points forts du film est une galerie de seconds rôles caractérisés chacun de manière unique, réunissant les figures mythiques du Far West : le bandit, l’évadé, le proxénète, le joueur de poker, l’indien, le pasteur, le young gun, le justicier solitaire, le tueur à gages… Parmi eux, un tout jeune Di Caprio pré-Titanic et Russell Crowe dans son premier film américain. Sharon Stone ne s’y est pas trompée puisque c’est elle qui les a imposés.

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“I’m the Kid of the world !”

À travers cette assemblée de stéréotypes, Sam Raimi prend la suite d’un genre iconique, aussi vieux que le cinéma. De clichés, les personnages deviennent alors archétypes. À l’introduction de chacun des personnages, le spectateur sait de qui il s’agit et de quelle représentation il est l’héritier. Les grandes civilisations ont leur récit fondateur, pour les États-Unis, c’est à travers le western qu’est racontée leur Histoire et que sont illustrés les thèmes qui les ont construits : la conquête et la possession du territoire (LA CONQUÊTE DE L’OUEST, LA RIVIÈRE ROUGE), la justice (LE TRAIN SIFFLERA TROIS FOIS), la fabrication du héros (L’HOMME DES VALLÉES PERDUES, L’HOMME QUI TUA LIBERTY VALANCE), la violence (LA TRILOGIE DU DOLLAR, LA HORDE SAUVAGE), la fin de l’héroïsme et la vengeance (IMPITOYABLE, IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’OUEST). MORT OU VIF place le genre du western au même titre que le récit mythologique d’une odyssée ; il fait de son western un recueil d’éléments propices à un récit fondateur. Parmi les personnages qui traversent le film, un certain nombre rappellent des figures mythiques.

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La Belle Ellen, mais pas que

Dès l’ouverture, un homme creuse désespérément le sol d’une plaine à la recherche d’un trésor dont il a oublié l’emplacement, comme une malédiction, un supplice qui rappelle Sisyphe et son rocher ou Tantale et la nourriture à laquelle il ne peut accéder. Cette image de Tantale est à nouveau évoquée lorsque le pasteur Cort, enchaîné, ne peut atteindre un verre d’eau pour étancher sa soif. À l’arrivée de The Lady à Redemption, c’est un jeune garçon aveugle qui l’informe de la situation de la ville. Son rôle de guide, et de prédiction – car son ouïe particulièrement développée lui permet de savoir ce qui va advenir, rappelle non seulement le devin Tirésias de L’Odyssée, mais aussi, la figure du poète aveugle qu’est Homère lui-même. On croise aussi dans cette galerie de portrait un cyclope, le borgne Scars, et même un satyre à travers le personnage d’Eugene Dred.

Quant à cette femme secrète arrivée à Redemption, elle n’a pas de nom, comme l’Homme sans Nom de la TRILOGIE DU DOLLAR, ou l’Harmonica dans IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’OUEST. On l’apprendra au détour d’une réplique, Ellen. Le reste du temps, elle est « The Lady », une esquisse, une héroïne en devenir. Contrairement à ses adversaires et à ce qu’elle prétend, elle n’est pas à l’aise avec l’idée de tirer sur quelqu’un, encore moins de tuer. En revanche, elle est là pour rétablir la justice. Après un traumatisme subi dans l’enfance, elle est restée une petite fille : elle a peur devant l’objet de sa vengeance, elle sursaute lorsqu’un tir retentit, elle est maussade et impulsive. Ce sont les événements qui la font grandir et qui lui font gagner sa forme finale d’héroïne. C’est au moment où elle (re)trouve le chemin de la rédemption qu’elle est finalement nommée.

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Le rapide et le mort

Au début du film, elle jaillit dans l’image comme un être lumineux, une figure divine : son visage est indistinct, le soleil derrière elle prend la place de sa tête, éblouissant le regard du spectateur. A l’inverse, la première apparition de John Herod, nom qui évoque un tyran biblique, est une silhouette derrière une fenêtre rougeoyante. Ses sbires sont aussi des ombres, des longs manteaux sans identité. Durant le film, il y a une succession de face-à-face préparatoires entre les deux personnages. Ils se toisent, se jaugent, s’interrogent, se provoquent, faisant monter la tension d’un cran à chaque rencontre. Le premier « duel » entre The Lady et Herod se manifeste encore par un éblouissement : elle est assise sous l’auvent du saloon, lui invisible à sa fenêtre, l’observe grâce à une longue-vue dont le métal reflète le soleil, objet qui présage et se substitue au futur revolver.

Onze duels ont lieu au cours du film. Afin d’éviter les répétitions, Sam Raimi trouve une manière différente de les filmer à chaque fois. À l’aide d’une caméra libérée de toute contrainte, il utilise les possibilités visuelles à sa disposition, des plus simples aux plus sophistiquées : changement de focales, travelling optique, panoramique filé, demi-bonnette, travelling compensé, plan débullé, tout y est, au point que le film devient une ressource pour un apprenti cinéaste. Ces choix de montage et de cadrage déterminent le temps et l’espace du film. D’un champ-contrechamp classique entre Ace Hanlon (Lance Henriksen) et John Herod, on passe en un zoom arrière à une conversation qui, à cause de la distance qui sépare les deux personnages, ne peut avoir réellement eu lieu. Ainsi, d’une situation physique on passe à une situation psychologique. Les choix visuels sont la traduction de l’intériorité des personnages : adrénaline, concentration, obsession, peur, excitation, vertige.

Critique de Mort ou Vif de Sam Raimi
L’Objet de mon obsession : utilisation de la demi-bonette (ou double focale)

Être attentif au son est une des clés de la survie dans le film. Le truc est révélé par le pasteur Cort (Russell Crowe) à The Lady : un déclic est audible avant le carillon de l’horloge qui signale le début des duels, carillon qui ne retentit jamais pendant le film, mais remplacé par le bruit des tirs. Le son est particulièrement soigné. Le rythme des coups donnés, des barillets qui tournent, le bruit des gâchettes, s’accordent au rythme de la musique et ponctuent les dialogues. C’est le bruit des pas de John Herod rythmés par le cliquetis des éperons qui précède son entrée dans le saloon, ravive les souvenirs de The Lady et lui permet de reconnaître son ennemi. Lors du final du film, le vacarme et le chaos laisse place au silence. Et c’est précisément par ce bruit caractéristique des éperons et des bottes qu’est réintroduite The Lady pour un ultime duel. En endossant cette signature sonore, c’est elle qui prend l’ascendant.

Étonnamment, la réception de ce film foisonnant d’idées fut plutôt fraîche, les intentions du réalisateur mal comprises, l’ensemble taxé de parodie. Peut-être le film a-t-il souffert d’une saturation des spectateurs et de la critique face à l’abondance des westerns à l’époque de sa sortie. MORT OU VIF mérite toutefois d’être revu comme une oeuvre hyper stylisée et riche. À un genre codifié et maintes fois répété, Sam Raimi a apporté la vivacité de sa caméra et l’inventivité de sa mise en scène. 

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- Article rédigé par : Charlotte Dawance
- Ses films préférés : Tree of Life, Brazil, La Nuit du Chasseur, Take Shelter, Nostalgie de la Lumière.


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