Parties déchaînées

Mariam Wilson Zamoto, dite Princesse, ex mannequin devenue princesse par le bon vouloir du dictateur de Taslamie, le sanguinaire Kaboto, est envoyée par ce dernier en mission économique en Italie. Elle doit négocier une série d’accords d’investissements. Les industriels italiens se pressent au portillon, pressentant de juteux contrats qu’ils espèrent léonins. Kaboto menace « sa » princesse des pires représailles si sa mission échouait. Mais ce n’est pas le seul danger qui guette notre héroïne : la presse à scandales n’attend qu’un pas de travers et une photo compromettante pour lancer la curée… quitte à provoquer elle-même le scandale. Sur qui Princesse pourra-t-elle compter ? Sur Fogget, de la mission économique italienne ? Sur la rebelle en exil Linda Zamo ? Sur Gladys, sa jolie conseillère et par ailleurs espionne industrielle de talent ?

Et bien, voici un film qui sort des sempiternels sentiers battus et rebattus par le tout-venant de la production italienne. Un pur film populaire mais qui ne ressort pas des genres alors en vogue. Oh, certes, il s’agit quand même d’un érotique, mais qui a le bon goût d’agrémenter ses nudités d’un scénario nantis d’enjeux véritables, lesquels ne cherchent pas (seulement) à déshabiller ses actrices. Enlevez les nus et le film conserve intacte son intrigue (« bon, cela dit et tout bien réfléchi, n’enlevez rien du tout, laissez ce soin aux actrices et à leurs vêtements »).

Les crédits du générique ouvrent sur « Ajita in ». L’actrice est en pleine gloire, son prénom seul suffit. En préambule, le film démarre donc sur Ajita Wilson dansant nue, face caméra. Réminiscence du passé de modèle de son personnage, la scène souligne directement l’érotisme du métrage mais aussi, par le biais du « face caméra », nous montre la zone pubienne de son actrice. Dès lors qu’on se rappelle (et vu la plastique de le/la demoiselle, on a facile à oublier) qu’il s’agit d’un transsexuel, la séquence s’enrichit d’une portée autre, l’érotisme dépasse le classicisme homme-femme de la majorité des productions de l’époque. Ce parfum sulfureux, distillé l’air de rien (après tout, il faut savoir d’où venait Ajita Wilson pour prendre la mesure de ce que l’on voyait), n’étonne finalement pas dans cette deuxième moitié des ‘70.

Selon certains, l’argument du film découlerait vaguement de la relation entretenue entre Idi Amin Dada et un modèle devenu ministre et tombé suite à un scandale sexuel révélé par la presse. Le carton en ouverture indiquant le statut de fiction sans rapport avec des personnages réels prend alors tout son sel.

Tout au long de Parties déchaînées, le réalisateur Cesare Canevari manie l’ironie et le sarcasme sans avoir l’air d’y toucher.

Primo par l’érotisation d’Ajita Wilson. Le scénario insiste d’ailleurs sur la transsexualité, ne fut-ce que par l’écho d’une séquence de castration effectuée par Ajita sur son amant, sous la menace de Kaboto. Par d’autres touches, Canevari enfonce plus encore le clou sur le rapport homme-femme : Princesse fréquente un bordel pour femmes, peuplé de gigolos des plus divers. Elle jette d’ailleurs son dévolu sur un nain dominateur. Lors d’une séance de transe vaudoue, Princesse a cet aveu : « je ne peux me pardonner. Je suis un eunuque femelle. » Enfin, elle trouble au plus haut point sa conseillère Gladys, pourtant présentée à plusieurs reprises comme hétérosexuelle. En d’autres termes, le statut d’Ajita Wilson déteint sur le scénario et lui confère une portée inédite.

Secundo par de petites touches égratignant ici l’Italie industrielle (le dictateur professant l’Italie comme étant à la pointe du progrès, les industriels aux pratiques mafieuses, enclins à toute collusion mais finissant par se chamailler comme des chiffonniers), là les journalistes et photographes intéressés seulement par la photo à scandale, négligeant le reportage politique ou même l’angle simplement économique de la visite de Princesse), ou encore les artistes contemporains pédants, les universitaires engoncés dans leurs discours et coupés de la réalité (le dictateur est présenté comme un parangon de morale respectueux des droits de l’homme). Tout le monde en prend pour son grade.

Le journaliste joué par Luigi Pistilli ne se contente pas d’attendre le scandale, il le guette, voire le provoque. En même temps, il ressent une attirance pour Princesse. Il préfigure le paparazzi contemporain dont les contours avaient déjà été dessinés par le Fellini de LA DOLCE VITA.

Finalement, si un personnage trouve encore grâce aux yeux du réalisateur, c’est bien Princesse qui est présentée comme investie de sa mission. Visionnaire, Canevari, en esquissant le portrait d’un modèle entré en politique, devance de peu l’histoire. Pensons ainsi à la Cicciolina, pour ne citer qu’un exemple italien.

Le scénario tisse plusieurs lignes narratives : la négociation commerciale entre Princesse et les industriels, la menace latente du dictateur et le pouvoir qu’il exerce sur Princesse, le piège mis en place par le journaliste … Sans s’interpénétrer avec génie (les diverses intrigues se croisent peu), tout cela s’imbrique assez harmonieusement dans le montage.

On soulignera la photographie de Claudio Catozzo (qui n’a pas tourné grand-chose en dehors de quelques autres Canevari), particulièrement réussie lors des scènes de nuit, prompte à capter les lumières des néons et de la ville.

Scénario, rythme, photographie, réalisation, tout concourre à faire de PRINCIPESSA NUDA un incontournable.

La France attendra la 13 février 1980 avant de pouvoir découvrir cette petite perle de Canevari, sortie sous le titre de PARTIES DÉCHAÎNÉES. Une version caviardée d’inserts porno aurait été diffusée en France.