Poésie sans fin

Deuxième partie d’une trilogie autobiographique dont à ce jour, on attend déjà impatiemment l’ultime volet, POÉSIE SANS FIN narre l’adolescence d’Alejandro Jodorowsky et ses premiers pas comme jeune adulte, enfin émancipé de l’ombre d’un père autoritaire et incapable de démonstration d’affection. La famille a quitté son petit village pour rejoindre Santiago et le salut du jeune homme, dont les aspirations artistiques sont brimées par une famille aux visées plus conventionnelles, passera par une rencontre avec un groupe d’artistes libre. Jodorowsky se découvre poète et connait ses premiers émois amoureux.

Après un trop long silence cinématographique, Jodorowsky était enfin revenu au 7e art en 2013 avec LA DANSE DE LA RÉALITÉ. L’âge venant, il livre un regard rétrospectif sur sa vie. Et, riche comme elle l’est, un seul métrage ne suffira pas. LA DANSE DE LA RÉALITÉ se concentrait sur son enfance, POÉSIE SANS FIN s’attardera donc à son adolescence et à ses premiers pas de jeune adulte.

Mais foin ici d’une hagiographie monstrueusement égocentrique, le cinéma de Jodorowsky est tout entier de poésie, et parlera même à celui qui ne connait rien à son œuvre.

Jodorowsky est un créateur et l’art coule de ses mains, exsude de son âme. Son film déborde donc de trouvailles visuelles, de moments singuliers, d’anecdotes rutilantes magnifiées par le souvenir et la création artistique. La meilleure comparaison possible qui nous vient à l’esprit est celle de la séquence du paquebot d’AMARCORD de Fellini, où la réalité est celle du souvenir et du regard d’un enfant, les deux concourant à rendre immense l’impressionnant.

Le cinéma de Jodorowsky est pur, en ce qu’il ne cherche jamais un réalisme objectivé, mais lui préfère cette autre vérité qui découle de la subjectivité de la perception, du souvenir et de ses recréations. Ce n’est pas la vision de l’œil qu’il nous offre mais celle de l’âme, ce n’est pas l’enregistrement d’un monde réel mais son appréhension artistique. Une reconstruction qui divague et transcende. Jodorowsky sublime et c’est sublime.

On retrouve bien évidemment les obsessions typiques de notre créateur : le rite initiatique avec tonte des cheveux, la fascination pour le nanisme et les estropiés, et l’hyperbole toujours.

La poésie est celle des mots, des images, des personnages, des séquences, elle transpire en permanence, imprègne chaque photogramme et emporte le spectateur dans son tourbillon.

Dès lors, peu nous chaud les quelques petites imperfections qui se nichent ici et là. Elles attestent même de la fabrication artisanale de POÉSIE SANS FIN. En première française à l’Etrange festival 2016 (après cependant son lancement à la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes), Jodorowsky insistait sur ce cinéma artisanal, à l’opposé des produits formatés industriels. Et il a raison, son cinéma est celui du cœur et de l’âme. Le cinéma commercial classique peut nous distraire un instant, mais échoue le plus souvent à nous toucher vraiment.

A l’Etrange Festival, Jodorowsky est d’ailleurs chez lui. Grand amateur du festival qui le lui rend bien, il a encore été distingué cette fois en recueillant le prix du public.

Dans la foulée, le distributeur Le Pacte (grâce lui en soit rendue) sort le film en salle ce 5 octobre.

POÉSIE SANS FIN, lui, nous emporte dès les premières minutes, nous transporte deux heures durant, et résonnera en nous longtemps encore après le générique final.

Puisse son créateur vivre et créer mille ans encore ! Puisse la POÉSIE rester éternellement SANS FIN !


- Article rédigé par : Philippe Delvaux
- Ses films préférés : Marquis, C’est Arrivé Près De Chez Vous, Princesse Mononoke, Sacré Graal, Conan le Barbare