Proie

France - 2010 - Antoine Blossier
Interprètes : Grégoire Colin, Bérénice Bejo, François Levantal, Joseph Malerba

Découvrir un nouveau film de genre français est toujours un moment grisant, à la fois terrifiant et terriblement excitant. Si en plus, il émane d’une petite structure et qu’il est fait par des amoureux du genre, l’attente en est d’autant plus grande. Boudé par les chaînes de télévision à l’exception de Canal+ et honni par le CNC et autres canaux de financements, le film de genre français est un combattant, un soldat idéaliste qui se heurte régulièrement à cette arme de destruction massive que l’on nomme absence de budget. Et pourtant, dans ce marasme, certains films parviennent à se frayer un chemin jusqu’aux salles obscures…où ils sont en général sacrifiés par les distributeurs, publicitaires et programmateurs. Heureusement que cela n’empêche pas les passionnés de se parachuter sur le champ de bataille. C’est ainsi que débarque Antoine Blossier avec son premier film, PROIE, qu’il co-écrit avec Erich Vogel, journaliste spécialisé dans le cinéma de genre.
Une nuit, plusieurs cerfs se jettent inexplicablement sur la clôture électrique d’une exploitation agricole. Apercevant de profondes traces de morsures sur les cadavres des bêtes, les propriétaires de l’exploitation comprennent qu’un prédateur sévit dans les bois alentours. Décidée à le chasser, la famille d’agriculteurs s’enfonce au cœur de la forêt voisine et avec elle, toutes les rancœurs et autres jalousies qui couvent depuis des années. Très vite, cette équipée va se rendre compte qu’elle devenue la proie de plusieurs sangliers, rendus particulièrement agressifs par la pollution d’une usine locale d’engrais dont est propriétaire cette même famille….
Dès les premières minutes, le réalisateur distille une atmosphère inquiétante, oppressante, à l’orée de l’onirique par le biais d’une photographie sombre ne révélant que l’essentiel et de mouvements de caméra totalement maîtrisés qui rappel de Shyamalan de SIGNES. Et pourtant, ces intentions louables s’accordent mal avec le décor franco-français de la ferme. L’ensemble dérive en effet rapidement vers un formalisme télévisuel, la réalisation s’empêtrant dans des champs-contre champs interminables lors des séquences dialoguées. Très vite, cependant, ces écueils sont balayés et le talent d’Antoine Blossier peut alors éclater dès lors que le quatuor familial s’enfonce dans les bois. La tension, à son comble, couve entre les personnages, tous campés par de solides comédiens, au premier rang desquels le toujours incroyable François Levantal, véritable gueule du cinéma français, et le massif, ombrageux et toujours inquiétant Joseph Malerba. L’enjeu familial est alors transcendé par l’aspect fantastique du scénario. Très vite, les bêtes passent à l’attaque, transformant le film en un éprouvant périple au cours duquel il sera impossible de deviner qui va y laisser la peau. Par sa maîtrise de l’espace et de l’ellipse, Antoine Blossier réalise le tour de force de proposer un film de monstres sans jamais les montrer, leur présence se faisant ressentir uniquement par le son (excellent travail de sound design), les ombres et les mouvements de la végétation. Reposant sur le hors-champ, le suspens devient donc étouffant, la menace permanente et fantomatique. C’est aussi dans ce cadre que vont se régler les conflits familiaux, telle une véritable tragédie grecque ou chaque personnage va mesurer l’ampleur de ses actes et en payer les conséquences.


- Article rédigé par : Nassim Ben Allal