Sweeney Todd

Sweeney Todd, tout comme Jack l’Eventreur, est un célèbre tueur en série londonien de proportion mythologique. L’histoire de Todd, le barbier diabolique qui égorge ses victimes à l’aide de sa lame de rasoir, est omniprésente dans la littérature et la culture populaire anglo-saxonnes depuis le XIXème siècle, et ce jusqu’à nos jours. La comédie musicale de Stephen Sondheim (1970) constitue la version la plus fameuse de ce conte noir – en attendant le prochain film de Tim Burton (avec Johnny Depp dans le rôle titre). L’adaptation télévisuelle pour la B.B.C. réalisée par Dave Moore s’écarte de la représentation traditionnelle de la nature sanguinaire de Todd en offrant un aperçu humaniste des événements entourant la jeunesse du meurtrier – et de manière plus vaste, des conditions sordides de la classe laborieuse oeuvrant à Londres durant la Révolution Industrielle.

Sweeney Todd, né Benjamin Barker, cache son passé secret à la clientèle bourgeoise qui inonde sa boutique, jusqu’au jour où un gardien de prison vient se faire tailler la barbe. Le geôlier, imbibé de l’odeur nauséabonde de la célèbre mais terrible prison londonienne de Newgate, amène Todd à revisiter son incarcération juvénile en ce lieu où il fut condamné pour un crime qu’il n’avait pas commis. Secoué par ce « flash-back », Todd tranche promptement la gorge de sa victime, qui meurt sur le coup. Il se débarrasse rapidement du corps et tente de poursuivre sa vie quotidienne. Cependant, le populaire barbier, entouré par l’injustice dans le Londres glauque du XVIIIème siècle, tourmenté par le souvenir de sa propre enfance, tombe rapidement dans une routine consistant à trucider les clients de son choix.

Les épisodes tout aussi impressionnants durant lesquels Sweeney Todd vient en aide aux nécessiteux, à la manière d’un Robin des Bois, sont juxtaposés à ces actes meurtriers. Que ce soit lors d’une amputation d’urgence, de l’extraction de balles d’une blessure ou d’un avortement, les méthodes chirurgicales du barbier se révèlent tout autant couronnées de succès pour sauver des vies que lorsqu’elles visent à mettre un terme à ces dernières. Cette dualité fragile est fort bien traitée tout au long du film, ce qui permet aux spectateurs de sympathiser avec Todd sans pour autant approuver ses actes.

Quand Todd tombe amoureux d’une boulangère victime de violences conjugales, il ne tarde pas à manigancer la fin du mari. Il procure alors un nouveau magasin à la veuve, Mme. Lovett. Todd fait parvenir de la viande fraîche au magasin situé à proximité de sa propre boutique (ce qui est pratique) afin que Mme. Lovett puisse préparer de délicieuses tourtes qui attirent bientôt une clientèle nombreuse. Les deux comparses deviennent progressivement interdépendants, les victimes de Todd fournissant la viande pour les tourtes de Mme. Lovett, tandis que cette dernière assure un flot constant de victimes au barbier.

La réalisation de David Moore est typique des productions de la B.B.C., au style classique, mais avec un tempo lent qui fonctionne à merveille dans le contexte des paysages torturés, tant internes qu’externes, de Sweeney Todd. Le metteur en scène adapte avec succès une exploration de la société à la Charles Dickens, qui examine la face humaine du monde criminel, sans pour autant sombrer dans le sentimentalisme caractéristique de cet auteur. Moore comprend également pourquoi la légende de Sweeney Todd a connu un tel engouement dans la psyché populaire. Il met à profit cette connaissance lorsqu’il tourne à l’intérieur de la boutique du barbier. La peur humaine d’être attaqué lorsqu’on est le plus vulnérable est explorée avec réussite durant une scène où Sir John Fielding, le chef de la police, qui est aussi aveugle, vient se faire raser par Todd. La gorge nue de Sir John, assis nonchalamment, est exposée dans une lumière brillante, légèrement floue. Le rasoir de Todd suit doucement la courbe de son cou, en anticipation du meurtre, avant de s’arrêter brusquement et de revenir à la tâche qui lui est normalement dévolue. Bien qu’il se réfrène de tuer dans ce cas, la position supérieure de Sweeney Todd vis-à-vis de ses victimes est matérialisée visuellement, établissant ainsi une peur irraisonnée de se retrouver sans défenses aux mains du hasard.

La contribution de Moore aux adaptations de Sweeney Todd se révèle importante. Son exploration à plusieurs niveaux de cette histoire est bien agencée et l’interprétation rend le tout avec fidélité, grâce à des acteurs tels que Ray Winstone dans le rôle de Todd le barbier.