Vase de noces

Belgique - 1974 - Thierry Zeno
Titres alternatifs : Wedding Through, Bridal chamberpot, One Man and His Pig, The Pig Fucking Movie
Interprètes : Dominique Garny

Dans une ferme délabrée aux allures d’église, un homme esseulé vit au milieu de sa ménagerie : une basse-cour et une truie. Sa vie est rythmée par ses repas et défécation, par quelques rituels absurdes… et par son amour et son désir à l’égard de la truie. De ces amours naissent trois porcelets que le pauvre hère tante d’éduquer sous l’œil réprobateur de la volaille. Mais bientôt, les trois rejetons sont pendus. Folle de douleur, la truie se suicide tandis que notre homme, sombrant encore plus profondément cherche l’immortalité en ingérant ses propres déjections.

Vous l’aurez compris, Vase de noces est une œuvre atypique et forte. La zoophilie y fraie avec la coprophagie dans une réalisation épurée jusqu’à l’austère : une image brute en noir et blanc (tournée en 16mm), un seul acteur, un seul lieu, aucun dialogue (ni monologue ou même voix off)…

Hormis la musique de répertoire, le film est également illustré par des interventions mi-musicale, mi-sonore d’Alain Pierre, qui viennent judicieusement en renfort de l’image, se substituant parfois à un dialogue absent. Ainsi de cette séquence ou par effet de montage, des oies se montrent dubitatives face aux relations sexuelles entre le fermier et son cochon tandis que, par effet sonore, la musique semble produire un discours inintelligible mais fortement critique.

De manière générale, les animaux (et la basse-cour en particulier) sont présentés par le montage et la bande son comme anthropomorphes, à l’exception notable de la truie, qui reste définitivement animale. Cette distinction fait sens puisqu’elle renforce le caractère déviant de la passion zoophile de notre protagoniste. On se prend à s’interroger sur la provocation de Zéno : veut-il nous dire que la femme ou Eve est animale ? est truie ? est définitivement autre ? Le film laisse le champ à l’interprétation du spectateur.

En dehors de tous les systèmes conventionnels d’intrigue, mais pourtant nantis d’une narration cohérente, Vase de noces se donne à lire à travers plusieurs prismes. Thierry Zéno évoque l’idée d’un survivant d’un monde post apocalyptique, répétant des gestes dont la signification s’est définitivement perdue. La structure du film s’organise autour des quatre éléments : l’air (ouverture via des pigeons à tête d’ange, auquel répond d’ailleurs la clôture), eau (les bains de notre protagoniste), le feu (opposé à l’eau lorsque des braises sont plongées dans le bain pour le chauffer) et la terre (la boue omniprésente auquel finit par se mélanger les défécations).

Pour notre part, nous avons appliqué une grille de lecture assez satisfaisante qui réfère plus à l’Eden originel. Une vision satyrique du paradis sur terre, avec Adam en simplet, Eve en truie. Coïncidence ou volonté du réalisateur, les signe religieux abondent : ferme en forme d’église (et dotée de cloches), pigeons à tête d’ange, destin à la « Saint Antoine », le tout souligné par une musique régulièrement liturgique…

Vase de noces est une œuvre unique, qui ne ressemble à rien d’autre. Sans la comparer ni par l’intrigue, ni par la mise en scène, on osera quand même un timide rapprochement avec le Salo de Pasolini qui lui est contemporain et qui entretient quelques convergences (référence biblique, organisation en cycle, avilissement humain à travers ses déjections…). Les deux œuvres brillent par leur force et par leur singularité.

Vase de noces a été présenté à l’époque à la Semaine de la Critique. Cette visibilité a permis au film de se vendre dans divers pays (la France l’a sorti en octobre 1975)… où il a parfois rencontré une censure féroce (notamment en Australie) qui n’a pas su ou voulu voir au delà de ses apparences.

Par la suite, Thierry Zéno quittera les sentiers de la fiction pour œuvrer dans le documentaire où il se forgera une place remarquée au long de quelques trop rares films.

Au final, Vases de noces est une œuvre bien plus riche et cohérente que sa réputation choc ne le laisse penser, même si tous n’arriveront pas à en extraire la substantifique mœlle.

En Belgique, outre sa sortie en salle à l’époque, l’auteur de ces lignes se souvient d’une programmation télévisée dans les années ’80 (et on doute qu’une chaine publique ose encore programmer ce type de film de nos jours), mais aussi d’une sélection au festival Offscreen 2008 et derechef dix ans plus tard pour l’édition 2018, cette fois dans le cadre d’une rétrospective consacrée à feu Thierry Zéno.


- Article rédigé par : Philippe Delvaux
- Ses films préférés : Marquis, C’est Arrivé Près De Chez Vous, Princesse Mononoke, Sacré Graal, Conan le Barbare


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