Au sommaire du numéro 37 de Sueurs Froides :
Val Lewton, Nancy Drew, Ulli Lommel, Flower and Snake, Leprechaun, Patrice Herr Sang, Marian Dora.

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Gangs of Wasseypur

Un texte signé Philippe Delvaux

Nationalité
Inde
Année de production

2012
Réalisation

Anurag Kashyap
Interprètes

Manoj Bajpai, Tigmanshu Dhulia, Yashpal Sharma, Piyush Mishra, Jameel Khan, Nawazuddin Siddiqui

Présenté à la Quinzaine des réalisateur en 2012, GANGS OF WASSEYPUR a lancé la carrière de son réalisateur à l’international. Jusqu’à lors, seul un petit cercle le connaissait par chez nous, par exemple pour son DEV D. Après Cannes, en très peu de temps, il enchainera sur l’excellent UGLY (lui aussi à Cannes) et sur le tout récent RAMAN RAGHAV 2.0 (toujours à Cannes où Anurag Kashyap a désormais ses habitude, et vu ensuite à l’Etrange Festival 2016).

A l’instar du Parrain dont on ne cesse de le rapprocher, GANGS OF WASSEYPUR est une fresque mafieuse. Elle se déploie en deux longs films dépassant chacun allégrement les deux heures, et qui embrassent plus d’un demi-siècle d’histoire de l’Inde.

On y suit le parcours d’une famille de bandits selon un schéma classique des origines, de la montée en puissance, de la tentative d’assagissement et de la chute finale.

Le patriarche débute comme pilleurs de trains dans un petit village, Wasseypur… en s’arrogeant l’identité d’un autre bandit, Sultan, ce qui le conduira à un exil forcé, mais aussi au début d’une guerre de clans qui perdurera à travers les générations et qui influera sur toute une région.

Devenu l’homme de main du nouvel homme fort, Ramadhir, il s’attirera les foudres de ce dernier en ayant imprudemment évoqué ses ambitions.
Son fils, Sardar, poursuivra sa quête de puissance couplée à une inlassable vengeance à l’encontre d’un Ramadhir-némésis. Et nous suivrons longuement le lent déploiement du réseau de Sardar et du développement de sa famille.

Enfin, la génération suivante, Danish, Faizal et Définitif (le petit dernier), conclura l’affrontement transgénérationnel avec le clan de ses ennemis.
L’essentiel des péripéties prennent place à mi-chemin de l’état du Bengale, à majorité musulmane, et de celui du Bihar et, au sein de celle-ci dans le village de Wasseypur et la ville voisine de Danghar (si vous êtes perdus ou curieux, Google map vous aidera).

GANGS OF WASSEYPUR démarre à l’orée des années ’40, alors que l’Inde est encore colonie britannique, et se termine de nos jours. Entre les deux, nous vivrons le temps de l’Indépendance, puis avancerons de décennie en décennie pour prendre le pouls de l’évolution de notre famille. Les grands événements de l’époque sont traités par la bande, évoqués le temps d’une séance de cinéma, de coupures de journaux, d’un intermède en voix off. Et c’est bien la société indienne qui est en filigrane dépeinte. Celle de la décolonisation d’abord, qui a immédiatement trahi les aspirations de son peuple en maintenant les pauvres sous une férule encore plus dure que celle du colonisateur et en confiant les très rentables mines de charbon à des entrepreneurs qui entreront vite en politique pour asseoir définitivement leur pouvoir. GANGS OF WASSEYPUR décrit à ce titre le mécanisme qu’ont connu trop de pays décolonisés, auxquels il a manqué de structures sociales fortes pour développer une démocratie véritable. L’Inde de GANGS OF WASSEYPUR, c’est celle sans foi ni loi des corrompus, des entrepreneurs margoulins et des mafieux de toutes dimensions. C’est un pays où l’homme de bien ne peut s’épanouir et où les structures officielles sont non seulement désarmées, mais surtout gangrénées. Il n’est que de voir la passivité absolue de la police dans GANGS OF WASSEYPUR.

C’est aussi l’Inde tribale, celle des castes. Ici, même musulmans, les protagonistes se départagent entre les Qurayshites et les autres. La logique des clans prime sur toute autre considération. Les liens du sang et de la famille sont indéfectibles, ils rythment les haines et les alliances. La vendetta et l’honneur sont des valeurs cardinales. GANGS OF WASSEYPUR nous parle d’une culture qui, en Inde, reste sans doute encore fort attachée à ce type de valeurs.

L’arrière fond traite lui aussi de l’évolution de l’Inde : les mines britanniques font place à celles, privatisées, de l’Inde nouvellement indépendante, tout autant broyeuse d’hommes. Plus tard, la génération de Faizal arrivera encore à sucer l’argent du démantèlement des usines fermées et du comblement de mines désormais désaffectées. GANGS OF WASSEYPUR nous parle aussi des transformations d’un pays. Ainsi de l’irruption de la drogue ou de l’évolution de la violence au sein de bandes mafieuses désormais pourvues d’armes à feu. Ainsi du contrôle de la distribution de l’essence, de la propriété de la terre, de celle des droits de pêche… Le film illustre parfaitement la diversification des activités qui se produit au sein du crime organisé dès que celui-ci grandit.

GANGS OF WASSEYPUR est du cinéma indien, mais qui s’éloigne (prudemment) des codes de Bollywood, un cinéma qu’Anurag Kashyap ne renie pas pour autant, (co-)produisant plusieurs métrages dont certains ont même atteints quelques écrans français (QUEEN, MASAAN, SHAANDAAR, UDTA PUNJAB).

Ainsi les intermèdes chantés et chorégraphiés font-ils place à une musique mieux intégrée – et d’ailleurs parfois diégétique – qui commente les faits ou l’époque sans cependant rompre avec la continuité de l’action. Cette transition du cinéma sera poursuivie par le réalisateur qui, dans Ugly et dans RAMAN RAGHAV 2.0, abandonnera d’ailleurs complètement la fonction traditionnelle dans le 7e art indien de la musique pour se rapprocher de la tradition occidentale en la matière.
Le développement de l’intrigue sur deux longs films permet au réalisateur de prendre le temps de déployer ses personnages, de les faire évoluer, de donner une vraie crédibilité à leurs actions…

Bref, GANGS OF WASSEYPUR est une réussite qui parlera à tout amateur de grandes fresques romanesques.

GANGS OF WASSEYPUR est sorti en salles française, le 25 juillet 2012 pour la première partie, et le 26 décembre de la même année pour sa conclusion.


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Article rédigé par Philippe Delvaux

Ses films préférés - Marquis, C’est Arrivé Près De Chez Vous, Princesse Mononoke, Sacré Graal, Conan le Barbare