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Personne n’a entendu crier (1973) – Thriller pervers

Un texte signé Vincent Trajan

Nationalité
Espagne
Année de production

1973
Réalisation

Eloy de la Iglesia
Titres alternatifs

Nadie oyó gritar, No one heard the scream
Interprètes

Carmen Sevilla, Vicente Parra, María Asquerino, Antonio Casas, Goyo Lebrero, Felipe Solano

Au début des années 70, alors que l’Espagne franquiste tente encore de maintenir une façade d’ordre moral, certains cinéastes commencent déjà à fissurer le décor. Parmi eux, Eloy de la Iglesia occupe une place à part. Bien avant de devenir l’une des figures majeures du cinéma « quinqui » — ce courant espagnol mêlant chronique sociale et cinéma d’exploitation autour de la délinquance juvénile, de la drogue et des marges urbaines — le réalisateur explore déjà les fractures de son pays à travers le thriller psychologique. Avec PERSONNE N’A ENTENDU CRIER (1973), il signe ainsi l’un de ses films les plus troubles, à mi-chemin entre le giallo, le mélodrame noir et le suspense hitchcockien.

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Le point de départ évoque immédiatement le cinéma d’Alfred Hitchcock. Elisa, escort-girl de luxe vivant dans un immeuble moderne et désert, surprend son voisin Miguel en train de faire disparaître le corps de sa femme dans la cage d’ascenseur. Plutôt que de la tuer, l’homme décide de faire d’elle sa complice et l’oblige à l’aider à se débarrasser du cadavre.

À partir de là, le film glisse progressivement vers un territoire beaucoup plus ambigu qu’un simple thriller criminel.

Car ce qui intéresse véritablement Eloy de la Iglesia, ce n’est pas tant l’enquête ou le suspense pur que le rapport psychologique qui se noue entre ses personnages. Très vite, la mécanique criminelle devient secondaire face à cette étrange relation de dépendance qui unit Elisa et Miguel. Elle, prostituée élégante mais profondément solitaire. Lui, homme fragile, presque pathétique derrière son statut d’assassin.

Le cinéaste brouille constamment les repères moraux. Miguel n’est jamais présenté comme un monstre absolu, tandis qu’Elisa, loin d’être une simple victime, développe une fascination grandissante pour cet homme qu’elle devrait pourtant fuir. Une attirance trouble naît alors entre eux, mélange de peur, de désir et de besoin affectif.

Et c’est cette ambiguïté qui constitue toute la force du film.

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Comme souvent chez de la Iglesia, les personnages semblent prisonniers d’un environnement social et émotionnel qui les dépasse. Derrière le thriller, le réalisateur esquisse déjà le portrait d’une Espagne verrouillée, où chacun vit dans le secret, le mensonge ou la frustration. La prostitution d’Elisa reste d’ailleurs évoquée avec prudence, signe évident des limites imposées par la censure franquiste encore très présente en 1973.

Visuellement, PERSONNE N’A ENTENDU CRIER emprunte certains codes du giallo italien sans jamais s’y abandonner totalement. Couleurs vives, ambiance urbaine moderne, musique psychédélique, tension érotique diffuse : l’influence du cinéma italien apparaît clairement. Pourtant, le film reste profondément espagnol dans son approche. Ici, pas de tueur ganté ni d’enquête sophistiquée. Le véritable danger vient de la culpabilité, du désir et du poids moral qui écrase progressivement les personnages.

Certaines séquences témoignent d’ailleurs d’une maîtrise remarquable. La longue scène du contrôle policier sur la route, alors que le cadavre repose dans le coffre de la voiture, installe une tension presque insoutenable sans jamais recourir à de grands effets de mise en scène. De la Iglesia privilégie les regards, les silences et les hésitations avec une approche sèche, discrète, mais terriblement efficace.

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Le duo principal porte largement le film. Carmen Sevilla compose une héroïne complexe, oscillant constamment entre vulnérabilité et domination. Face à elle, Vicente Parra trouve un rôle à contre-emploi particulièrement intéressant, loin de l’image plus classique qu’il véhiculait auparavant.

Le récit avance lentement, parfois au risque de casser son propre rythme, mais cette progression contribue aussi à l’atmosphère suffocante du film. Peu à peu, le réel semble se dissoudre autour du duo principal, jusqu’à un dernier acte qui bascule vers une véritable machination mentale… et comme souvent dans le thriller européen des années 70, la logique importe finalement moins que le malaise laissé au spectateur !

Moins radical que LA SEMAINE D’UN ASSASSIN, moins frontalement plus social que les futurs films « quinqui » du réalisateur, PERSONNE N’A ENTENDU CRIER n’en demeure pas moins une pièce essentielle dans la filmographie d’Eloy de la Iglesia. Un thriller pervers et mélancolique, où le suspense sert surtout à révéler les failles affectives et morales de personnages incapables d’échapper à leur propre solitude.

En définitive, sous ses apparences de simple film de machination, le long métrage cache finalement quelque chose de beaucoup plus sombre : le portrait d’une société où tout le monde ment, manipule ou étouffe dans une Espagne encore prisonnière de ses propres silences…



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Pour prolonger votre lecture, nous vous proposons :

=> Cannibal Man – La Semaine d’un assassin de Eloy de la Iglesia


BANDE ANNONCE :

Article rédigé par Vincent Trajan

Ses films préférés - Le Bon, la Brute et le Truand, Le Nom de la Rose, Class 1984, Les Guerriers de la Nuit, Nosferatu - Ses auteurs préférés - Maxime Chattam, Stephen King, Franck Thilliez, Bernard Minier, Jean-Christophe Grangé


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