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Alexandra’s Project

Un texte signé Sylvain Pasdeloup

Nationalité
Australie
Année de production

2003
Réalisation

Rolf De Heer
Interprètes

Gary Sweet, Helen Dubaï, Bogdan Koca

Ah, la famille ! Déjà au centre de nombreux films récents au déroulement fâcheux, comme FAMILY PORTRAITS ou EDMOND (le dernier Stuart Gordon), elle est maintenant prise à parti par le dernier film de Rolf De Heer. Cet Australien est passé maître dans l’art de déranger, grâce à des œuvres controversées dans son pays, à l’image de son BAD BOY BUBBY (l’histoire d’un jeune homme castré par sa mère, qui découvre le monde extérieur pour la première fois).
Indépendant, le cinéma Australien l’est encore en grande partie. Responsable d’œuvres « fantasticophiles » aussi singulières que RAZORBACK ou HARLEQUIN, il est l’un des seuls au monde qui n’ai pas encore véritablement d’identité, navigant entre indifférence polie et coups d’éclats retentissants. Aussi, ALEXANDRA’S PROJECT, avant qu’on ne le voie, représente un mystère. D’une part parce que le titre et l’affiche du film ne nous renseignent pas vraiment sur les intentions du métrage. D’autre part car ce n’est pas un film dont on a déjà entendu parler en détail auparavant. C’est bel et bien un délice, malheureusement un peu suranné, de découvrir une œuvre dans sa globalité sans en avoir vu au préalable une bande annonce de cinq minutes, ou sans avoir d’emblée compris, grâce à l’affiche, de quoi il pouvait bien parler. C’est finalement un peu cela le grand frisson du cinéma.
AEXANDRA’S PROJECT commence donc très lentement par une plongée au sein d’une famille Australienne qui nous semble au premier abord bien tranquille. Ainsi, Steve est un père aimant au succès professionnel avéré tandis qu’Alexandra semble absente et mal à l’aise, rongée par la sensation de ne pas exister. Ils aiment leurs deux enfants plus que tout au monde et, malgré le malaise que l’on sent latent, ont l’air malgré leurs difficultés de communication de s’aimer encore.
Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de Steve. Il rentre du travail, après avoir obtenu une nouvelle promotion, pour le fêter avec ses proches et amis. Du moins le croit-il. Premier petit pépin, ses clés n’ouvrent plus la porte d’entrée. Il tombe alors sur une maison plongée dans la pénombre, en désordre. Dans le salon se trouve un fauteuil orienté vers une télévision ainsi qu’une caméra. Après quelques instants de fouille, Steve trouve un paquet contenant une cassette vidéo. Il l’insère alors dans le magnétoscope et tombe sur sa petite famille réunie pour lui fêter son anniversaire. D’abord souriant devant les premières minutes de projection, Steve va alors découvrir que sa femme n’est pas du tout celle qu’il croyait. A partir de cet instant, seuls sa peur et son dégoût pour ce qu’il voit à l’écran rythmeront le film. Jusqu’à ce qu’une ultime humiliation ne vienne mettre un terme tragique à son calvaire. Emprisonné chez lui, sans moyen de joindre l’extérieur, sa vie va peu à peu s’écrouler…
Rolf De Heer nous livre avec cet ALEXANDRA’S PROJECT un thriller psychologique intense et malsain, parfois à la limite du vomitif. Ici, le spectateur va passer une heure et demie dans la peau de Steve. Il va tout comme lui subir de plein fouet le film à travers ses yeux. En effet, notre héros est un peu comme nous, spectateur et même voyeur. Il n’a aucun contrôle sur ce qui se passe sur son écran à lui, excepté la liberté de l’éteindre et de la rallumer (comme tout spectateur). Ce rapport, qu’on le veuille ou non, et sans juger le personnage bien trouble de Steve, nous rapproche ostensiblement de lui. Comme lui, le spectateur est balancé d’émotion en émotion – la plupart, dans ALEXANDRA’S PROJECT, étant incroyablement violentes. On se révulsera devant la scène où Alexandra fait croire à Steve qu’elle a un cancer du sein et qu’elle n’a que 50% de chances d’y survivre. L’homme est alors en pleurs et n’a, on s’en doute, qu’une seule envie : la prendre dans ses bras. Le spectateur tombe également dans le pot aux roses. Tout le monde est alors médusé lorsqu’Alexandra annonce qu’elle va en fait très bien. Une autre scène nous montre Alexandra révéler à son mari qu’elle se prostitue, pour ensuite s’envoyer en l’air avec son voisin jardinier sous les yeux impuissants de Steve.
La violence psychologique d’ALEXANDRA’S PROJECT est absolument incroyable. Elle s’explique surtout par le huis clos total et l’atmosphère que Rolf De Heer réussit à imposer. En effet, dépouillé de toute bande sonore (à l’exception de très légères nappes synthétiques), dénudé de tout artifice de mise scène, ALEXANDRA’S PROJECT est un film à accepter tel quel, cru et sans concessions.
Cependant, le métrage de De Heer ne se limite pas, loin s’en faut, à un éventail d’atrocités verbales vicelardes et malsaines. Il s’agit surtout d’un film réfléchi, centré sur des personnages très complexes. Ainsi, alors que Steve se voit sali par les mots de sa femme, il ne cherche jamais à se remettre en question. La seule chose qui l’intéresse est de savoir à qui appartient la main qui caresse les seins de son épouse. On pourrait aussi citer la fascination auto-destructrice que Steve a pour les images qui défilent devant lui. A plusieurs reprises, il fait le geste d’éteindre son poste avant, invariablement, de le rallumer quelques secondes plus tard. Du point de vue du spectateur, le film est aussi très intéressant car totalement subjectif. Au spectateur de croire ou non qu’Alexandra est réellement folle, ou seulement folle de rage (le même dialogue est d’ailleurs repris dans le film). Au spectateur également de croire ou non les reproches honteux qu’Alexandra déverse à Steve, ce dernier personnage étant roulé dans la boue sous tous les angles tout au long du film.
Il est ainsi décrit comme un obsédé sexuel qui s’éclate avec des concombres, comme un homme méprisant, volage, inattentionné… et ce n’est qu’une infime partie de la liste. Steve devient alors une sorte de bête curieuse que l’on observe avec pitié se fissurer au fur et à mesure du film. Que l’on voit progressivement sombrer dans la folie. Au milieu de ce torrent de violence, Rolf De Heer n’offre aucun indice. Son seul but est de montrer la scission profonde existant entre ces deux personnages, plongeant chacun séparément dans la folie du fait de leur manque de communication. L’entreprise n’est pas nouvelle. Très récemment, de nombreux films ont aussi dénoncé ces maux, mais jamais en plaçant le spectateur à ce point dans le rôle du voyeur omniscient.
L’interprétation est à la mesure du film : excellente. Dans le rôle de Steve, Gary Sweet est absolument épatant. Il arrive à rendre physique la démolition progressive du personnage. Helen Dubay, pour sa part, se révèle très fine actrice dans un rôle très exigeant. Rolf De Heer a d’ailleurs tourné son film de façon chronologique afin de permettre à ses deux acteurs une immersion totale dans leurs rôles.
Malsain et choquant, hyper éprouvant et passionnant, manipulateur et rigoureux, ALEXANDRA’S PROJECT est donc un véritable électrochoc, puissant et complètement maîtrisé, auquel on pense encore très longtemps après la projection. Une sorte de corrida filmée crescendo, jusqu’à la fin du film que l’on taira volontairement pour en préserver la cruauté.
Certes, l’expérience n’est pas à proprement parler agréable. Mais l’intelligence du propos et une tension omniprésente permettent au film de Rolf De Heer de constituer une œuvre d’une très grande qualité.


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Article rédigé par Sylvain Pasdeloup

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