Un texte signé Sophie Schweitzer

France, Belgique, Royaume-Unis - 2022 - Lucile Hadzihalilovic
Titres alternatifs : Earwig
Interprètes : Paul Hilton, Romola Garai, Alex Lawther

PIFFF 2022review

Earwig – Lucile Hadzihalilovic (2022) – Conte gothique – Critique

EARWIG, troisième long métrage de Lucile Hadzihalilovic, est une adaptation du roman anglais de Brian Catling. C’est un conte de fées horrifique, un cauchemar à l’ambiance gothique affirmée et surtout, une véritable expérience sensorielle qui demande au spectateur de lâcher prise pour profiter pleinement du voyage.

En Europe, après la guerre mondiale, Albert et Mia vivent reclus dans un appartement aux volets fermés. La jeune fille n’ayant de dent, Albert lui en fabrique en congelant sa salive qu’il récupère grâce à un étrange appareil. Craignant pour la santé de Mia, Albert n’autorise pas de sortie à celle-ci qui vit telle une enfant sauvage, s’amusant d’un rien, y compris d’insectes morts. Albert, quant à lui, peut s’échapper par moments, en observant sa collection de verres en cristal ou en sortant au café du coin. Mais un incident survient. Des inconnus exigent que l’enfant leur soit amenée. Dès lors, le quotidien de l’homme et de l’enfant est bousculé.

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Des personnages enfermés

Le nouveau long métrage de Lucile Hadzihalilovic continue d’explorer l’enfance, en particulier, celle d’enfants délaissés, abandonnés, se confrontant à l’inconnu, souvent enfermés en des lieux clos et sombres, comme une étrange école dans INNOCENCE, soumis à un inquiétant traitement comme dans ÉVOLUTION. À nouveau, on se retrouve dans un univers entre le conte de fées et le roman gothique. L’isolation dans un vaste appartement vide et sombre renforce cette atmosphère et l’aspect gothique s’affirme avec l’étrange tableau qui brille d’une étrange lueur. Quant au conte, il s’exprime dans l’opposition entre l’innocence de l’enfant et l’étrangeté inquiétante des adultes agissant avec une certaine bestialité, parlant peu, agissant avec violence, mais aussi avec ces dents de glace qui dans leur concept ont une portée très poétique.

Comme le convient Lucile, c’est la première fois qu’un adulte masculin a une part aussi importante dans l’un de ses films. Albert s’est imposé naturellement, car il était le héros du roman britannique EARWIG de Brian Catling. Ce dernier l’a écrit suite à un rêve qu’il a fait où une enfant lui offrait ses dents. C’est sans doute pour cela que le métrage suit une narration proche du rêve, tant dans la déconstruction (en effet, les évènements ne nous sont pas présentés dans l’ordre chronologique), que dans sa spatialisation assez sommaire pour ne pas dire brumeuse.

C’est davantage une expérience sensorielle, renforcée par le fait que le personnage d’Albert campé par Paul Hilton, un comédien de théâtre, souffre d’hyperacousie. De ce fait, il entend tout plus fort et éprouve un certain plaisir à écouter, la respiration de Mia tout comme le chant du cristal quand on passe un doigt mouillé dessus.

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Un tableau qui prend vie

Ainsi, le film demande au spectateur de se laisser porter par l’atmosphère particulièrement travaillée. À l’image, une recherche d’obscurité feutrée, de lumière jaune de lampe à pétrole, de lumière du jour s’insinuant au travers des persiennes, nous plonge dans une vraie atmosphère. Le travail du chef opérateur est à saluer, ce dernier ayant essayé de reproduire la colorimétrie des films en pellicule éclairée en lumière naturelle. Mais le son et la musicalité sont aussi très soignés, notamment dans une musique qui revient sans cesse comme la ritournelle d’une boîte à musique, s’insinuant dans le chant du verre en cristal, un souvenir d’enfance que sollicite encore et encore Albert et que Mia tentera d’entendre, en vain.

Il y a également une atmosphère terriblement mélancolique dans EARWIG où les personnages se croisent sans jamais réussir à s’apprivoiser, pas complètement du moins. Albert est incapable de communiquer avec Mia qu’il laisse seule la plupart du temps, préférant se réfugier dans le souvenir des instants heureux, ceux avec son épouse enceinte ou avec sa mère lavant les verres en cristal. Mia, de son côté, ne peut parler du fait de son absence de dents. C’est une enfant sauvage parce qu’elle est délaissée, abandonnée, d’ailleurs, elle est qualifiée ainsi. Enfin, la seule femme que croise Albert, il l’agresse. Celle-ci va ensuite le pourchasser. Le lien entre eux est plus complexe à appréhender pour le spectateur, néanmoins, le film comme pour tout le reste d’ailleurs, cherche davantage à nous le faire ressentir qu’à nous l’expliquer.

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Des références cinématographiques

Le fantastique pour ne pas dire le merveilleux ne s’exprime pas uniquement dans l’ambiance et les dents de glace de l’enfant, mais aussi dans les thématiques abordées. Les insectes que dévore Mia, en recherche de sensorialité, les dents absentes de l’enfant, le sang versé par Albert comme sa victime, la pénombre dans laquelle vivent enfermés les personnages, c’est autant de liens avec le vampire. Impossible de ne pas songer à Renfield quand on observe chacun des personnages, d’autant plus qu’ils agissent avec la même animalité instinctive. Et puis, il y a aussi la thématique du fantôme.

Entre ce mystérieux maître qui verse une importante somme d’argent à Albert exigeant un rapport régulier sur Mia, ce tableau hanté qui s’illumine, change de couleur, fait apparaître un couffin à la porte du château qu’il représente, enfin, le caractère fantomatique de chaque protagoniste, parlant si peu, faisant si peu de bruit, imprime tout le long métrage.

Pour réaliser EARWIG, Lucile Hadzihalilovic s’est inspirée des œuvres gothiques et fantastiques de Bram Stocker ou encore Edgar Allan Poe qui sont carrément cités, notamment dans une incroyable scène entre Albert et un adorable chat noir. Mais il y a aussi l’imagerie de la Cité des enfants perdus réalisés par Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro, ce dernier ayant réalisé la machine récupérant la salive de Mia. Lucile nomme également Jeanne Dielman de Chantal Akerman et Quand l’embryon part braconner de Kōji Wakamatsu comme références visuelles pour son nouveau cauchemar.

Bande annonce

EARWIG - A film by Lucile Hadzihalilovic



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Article rédigé par : Sophie Schweitzer

Ses films préférés : Le bon, La brute et le Truand, Suspiria, Mulholland Drive, Les yeux sans visage, L'au-delà - Ses auteurs préférés - Oscar Wilde, Sheridan LeFanu, Richard Mattheson, Stephen King et Poppy Z Brite

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