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La Créature (1977) – Désir monstrueux

Un texte signé Vincent Trajan

Nationalité
Espagne
Année de production

1977
Réalisation

Eloy de la Iglesia
Titres alternatifs

La criatura, The creature
Interprètes

Ana Belén, Juan Diego, Claudia Gravy, Ramón Repáraz, Manuel Pereiro

À la fin des années 70, alors que l’Espagne tente encore de se reconstruire après quarante ans de franquisme, le cinéma d’Eloy de la Iglesia continue de creuser les failles d’une société en pleine mutation. Bien avant de devenir l’un des grands noms du cinéma « quinqui », ce sous-genre espagnol centré sur la délinquance juvénile, la marginalité sociale et les laissés-pour-compte de la transition démocratique, le cinéaste s’était déjà imposé comme une figure profondément transgressive. Avec LA CRÉATURE, il signe sans doute l’un de ses films les plus inconfortables et radicaux.

La Creature 01
La Creature 03

Sur le papier, le postulat semble presque absurde, voire scandaleux. Cristina et Marcos forment un couple bourgeois en crise. Lui est un présentateur de télévision ambitieux, conservateur et profondément attaché aux valeurs traditionnelles. Elle, plus libre et plus lucide, étouffe dans un mariage vidé de tout désir. Après une fausse couche provoquée par l’attaque d’un chien, Cristina développe une relation obsessionnelle avec un berger allemand qu’elle adopte et nomme Bruno, le prénom qu’elle voulait donner à son enfant. Peu à peu, cet attachement bascule vers quelque chose de plus troublant, de plus dérangeant, de moralement inacceptable.

Mais réduire LA CRÉATURE à son aspect sulfureux serait une erreur. Comme souvent chez Eloy de la Iglesia, la provocation n’est jamais une fin en soi. Le cinéaste utilise ici l’excès et le malaise comme instruments de critique sociale. Derrière la zoophilie, sujet tabou s’il en est, se dessine surtout une attaque frontale du patriarcat, de la morale catholique et de l’hypocrisie bourgeoise.

Marcos incarne précisément cette Espagne conservatrice qui refuse de disparaître. Autoritaire, rigide, profondément réactionnaire, il représente un modèle masculin fondé sur le contrôle, la domination et la répression. Cristina, à l’inverse, apparaît comme une figure de rupture. Son basculement vers la monstruosité n’est pas présenté comme une simple perversion, mais comme une forme radicale de rébellion face à un monde lui-même profondément malade. Eloy de la Iglesia pousse ainsi son raisonnement jusqu’au malaise absolu : dans une société monstrueuse, la monstruosité devient parfois la seule échappatoire.

La Creature 02
La Creature 04

Ce qui frappe dans LA CRÉATURE, c’est la manière dont le film oscille constamment entre drame psychologique, satire politique et comédie noire. Certaines scènes flirtent avec le grotesque tandis que d’autres avec le pur malaise. Eloy de la Iglesia joue en permanence sur cet équilibre instable. Il en résulte une œuvre profondément déroutante, où l’absurde et le tragique cohabitent sans cesse.

Visuellement, le film reste fidèle au style du réalisateur : une mise en scène directe et sans fioritures, entièrement tournée vers ses personnages et les tensions qui les traversent. Cette sobriété met paradoxalement en relief la violence du propos où rien n’est esthétisé, ni adouci.

Ana Belén impressionne dans le rôle de Cristina. Elle parvient à rendre crédible un personnage qui aurait pu sombrer dans la caricature ou le ridicule. Face à elle, Juan Diego compose un mari glaçant, symbole d’une masculinité toxique en pleine décomposition.

Film profondément inconfortable, souvent dérangeant, parfois même répulsif, LA CRÉATURE reste pourtant l’une des œuvres les plus fascinantes d’Eloy de la Iglesia. Derrière son sujet volontairement scandaleux se cache une critique féroce de l’Espagne post-franquiste, de ses hypocrisies morales et de ses structures patriarcales. Une œuvre extrême, provocatrice et profondément politique, impossible à oublier !



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BANDE ANNONCE :

Article rédigé par Vincent Trajan

Ses films préférés - Le Bon, la Brute et le Truand, Le Nom de la Rose, Class 1984, Les Guerriers de la Nuit, Nosferatu - Ses auteurs préférés - Maxime Chattam, Stephen King, Franck Thilliez, Bernard Minier, Jean-Christophe Grangé


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