|
|
Nationalité |
Le protagoniste principal du premier tome de Chroniques insensées d’un chasseur de monstres boycotte les réseaux sociaux. Un parti-pris qui n’a rien d’anodin puisqu’il permet d’éradiquer des pages du roman ce gadget des temps modernes qui, la plupart du temps, plombe plus le rythme de l’histoire qu’il ne l’enrichit. Quoi qu’il en soit, il s’agit là de l’un des nombreux éléments qui font du livre de Julien Léonard une excellente surprise…
Caleb est né de l’union non consentie entre sa mère et un loup-garou. Il a ainsi hérité de dons surhumains qu’il met au service de ses clients. Comme n’importe quel détective privé, Caleb gère donc les problèmes quotidiens des personnes qui font appel à ses services sauf que, cette fois-ci, ce ne sont pas les épouses infidèles qu’il doit débusquer mais des goules et autres créatures fantastiques. Dans son métier, Caleb est un as, mais la reconnaissance de son savoir-faire ne lui remonte pas le moral pour autant. En effet, un drame l’a touché personnellement, supprimant toute saveur à son existence. Désormais, il cherche un moyen de réparer son erreur.
Caleb est assurément le point fort du roman. Pourtant, l’impression initiale n’a rien de très folichonne. Au premier contact, la désagréable sensation de déjà connaître le bougre nous saisit… Râleur, grincheux, désabusé… Des comme lui, on en voit à la pelle en cette époque désenchantée. Le lecteur s’attend alors à ce que l’invétéré bougon rencontre quelqu’un qui réussira à faire fondre son cœur et lui montrer la beauté de la vie… Que nenni. Car Caleb s’est transformé en beau salaud égoïste, insensible, individualiste, qui ne se préoccupe que de sa peau. Un cœur à attendrir, il n’en a plus. Responsable d’un drame qui a touché un être cher, Caleb a préféré chasser l’empathie de sa routine plutôt que de faire amende honorable et chercher la rédemption.
Le gaillard tente bien à chaque fois d’expliquer ses décisions moralement affligeantes, mais le lecteur se voit forcé d’accepter un personnage atypique dont la profondeur psychologique est plus qu’évidente, faisant clairement honneur à ses prédécesseurs, les fameux détectives de l’étrange, ou plutôt – c’est le titre du roman qui le dit – les chasseurs de monstres.
Dans Chroniques insensées d’un chasseur de monstres, l’aspect policier n’entretient effectivement que peu de similitude avec le polar noir ou à énigmes faisant référence à celui de Sherlock Holmes ou de Marlowe, initiateurs de dizaines de détectives de l’étrange, du John Silence de Algernon Blackwood au Harry Dickson de Jean Ray, en passant par le Teddy Verano de Maurice Limat, la Rosamund Lew de Dominique Arly ou encore le rigolo Harry Erskine de Graham Masterton, faux expert qui devient très vite un véritable combattant de l’occulte au fil de sa lutte contre le Manitou.
De toute façon, enquêter est une corvée dont Caleb n’a pas vraiment besoin de s’acquitter puisque ses dons, hérités de son père lycanthrope, lui permettent de démasquer les monstres, juste avec flair. À ce moment-là, son asociabilité s’efface pour laisser place nette au langage qu’il manie le mieux, celui des armes. C’est pourquoi Caleb apparaît plutôt comme un combattant de l’occulte, à l’image du Commandeur de Michel Honaker, de John Sinclair qui bosse pour Scotland Yard, ou même de Buffy avec qui Caleb partage d’ailleurs le côté désabusé des dernières saisons.
D’ailleurs, c’est armé jusqu’aux dents que Caleb va se lancer dans son périple le plus impressionnant, celui le menant tout droit dans les Enfers. Une partie qui transforme alors le roman en fantaisie noire. Très sombre, ce passage s’avère l’un des moments forts du roman, qui en compte déjà beaucoup. Celui décrit par Julien Léonard n’a rien du grandiloquent et exagérément théâtral Enfer imaginé par un Jose Mojica Marins dans les années 60 et, de manière saisissante, l’écrivain décrit un feu éternel qui ressemble à celui dans lequel nous nous débattons tous les jours. Une peinture qui permet alors au roman, jusqu’alors amusant, de s’élever au-dessus du simple divertissement en livrant aussi, et de bien belle manière, un point de vue critique de notre mode de vie :
« Le monde est tourné vers lui-même. Il se regarde dans un miroir et dans tous les reflets qu’il croise. Il se juge constamment. Il se dénigre. Se met en valeur. Il est le roi égoïste de son univers, tout à fait inconscient du danger qu’il vient d’effleurer. Le démon est bluffé par ce monde. Il a l’impression d’être à la maison. »
Ceci étant dit, l’action prime, avec un rythme soutenu, saupoudré de surcroît d’un humour qui fait mouche. Un humour teinté de noir, mais pas que. Ainsi, les jeux de mots amusants ponctuent de manière inattendue certains dialogues et dédramatisent une intrigue somme toute plutôt funeste :
« Je suis Merlin ! Mais si l’un d’entre vous me dit « enchanté » je le tape ! ».
Même lorsque l’auteur fait preuve de références convenues, c’est pour verser dans un sarcasme qui fait toujours mouche et génère le sourire :
« Vous ressemblez un peu à ces zombies dans The Walking Dead. Mais à ceux de la première saison qui ne sont pas trop pourris. ».
Jamais gratuit, jamais envahissant, l’humour reste au second plan et colle finalement et parfaitement au personnage principal, désabusé et cynique. Au final, force est de constater que la plaisanterie s’avère un autre élément essentiel du roman, permettant d’accepter la noirceur de l’ensemble, sans compromis :
« Fort de mes nombreuses aptitudes surhumaines, j’en profitai pour y semer le chaos. Durant mon adolescence, j’ai défiguré plus de gueules que le mouvement cubiste et j’ai fait recracher à tous ces abrutis de flics leurs tripes et leurs donuts à chaque fois qu’ils tentaient de m’attraper. »
Ou encore :
« Trop hâtive, Mabel glissa sur un morceau de cervelle, mais je la rattrapai de justesse. Je vis à son air dégoûté qu’elle n’oublierait jamais la sensation d’une chaussure écrabouillant la masse nerveuse d’un être humain, mais les thérapies servent à réparer tout ça par la suite. »
Mabel… C’est le moment d’évoquer un autre point fort du roman, la surprenante acolyte de notre héros torturé, une gamine dont le corps et l’esprit sont soumis à l’emprise d’un démon qui peut, à l’occasion, s’avérer fort utile… Drôle(s) de compagnon(s) de route, au moins aussi surprenant(s) et intrigant(s) que Ryûk, le Dieu de la mort, qui donnait les instructions à Light Yagami pour qu’il utilise à bon escient le Death Note.
Sacrée entrée en matière pour un premier tome !
Merci à Patryck Ficini pour le partage de ses connaissances littéraires !
|
Cher lecteur, nous avons besoin de votre retour. Au choix : |
|
Vous appréciez notre travail, c’est important pour nous motiver à continuer. Merci ! |
Pour prolonger votre lecture, nous vous proposons :
=> Acheter chez l'éditeur
=> Monolithe de Shaun Hutson, le retour d’un roi du gore
=> Une Nuit avec Graham Masterton
Article rédigé par André Quintaine
Ses films préférés - Frayeurs, Les Griffes de la Nuit, Made in Britain, Massacre à la Tronçonneuse, Freaks... Passionné de cinéma de genre, oeuvre également sur les blogs ThrillerAllee consacré au cinéma allemand et L'Écran Méchant Loup dédié aux lycanthropes au cinéma

