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Dans la salle d’attente d’un médecin réputé, un couple d’âge mûr attend indéfiniment son tour tandis que les autres patients sont admis. Furieux, l’homme décide de partir : sans doute sont-ils trop pauvres, l’équité ne s’applique pas dans ces lieux respectables. Dans un coin de la pièce, un vieillard rit de la colère de cet homme nerveux qui veut faire valoir ses droits. Un tout jeune homme, Hans, lui demande « Si on accepte sa situation, sans colère, on s’en porte mieux, n’est-ce pas ? » Et le vieillard répond « Rien de mal n’advient à l’homme placide. » Ce que le jeune homme de 23 ans ne sait pas, c’est que cette devise sera bientôt mise à rude épreuve. Celui qui la lui transmet n’est autre que le père du médecin, un homme aisé, qui a les moyens d’être placide. L’instant d’après, Lämmchen, sa petite amie, sort du cabinet de consultation et lui apprend qu’elle est enceinte. Ils ne sont pas mariés, son emploi est précaire, le monde sombre dans les crises économiques et politiques.

Lorsque Et demain ? est confié à Frank Borzage, ce dernier est un cinéaste expérimenté et reconnu. Il est le premier réalisateur ex-aequo à recevoir un Oscar en 1927 pour L’HEURE SUPRÊME, puis un deuxième pour BAD GIRL en 1932, année où il réalise L’ADIEU AUX ARMES, son film qui reste le plus connu, aujourd’hui encore. Son œuvre est donc déjà conséquente et cohérente, et on y trouve des préoccupations récurrentes. Borzage est particulièrement attentif au traitement des personnages issus du « peuple ». Ses héros et héroïnes sont ballotés par la fatalité mais le tragique est transfiguré par le sublime.
Chez Borzage, des personnages mis à l’écart de la société ou dont les actions sont parfois répréhensibles, sauvent les autres par des gestes nobles et généreux. Un personnage de filou devient donc la bonne fée du couple, le temps d’une soirée où la situation inextricable de Hans et Lämmchen est mise entre parenthèses ; alors que tout le monde les rejette, un vieillard sans richesse leur offre un logement et trouve toujours un moyen de leur éviter de payer le loyer.
Récurrence encore chez Borzage, la fin n’est pas une résolution totale, l’adversité contraint toujours les personnages, mais ce qui semble importer, c’est que l’humanité a recouvré sa dignité. Les pauvres sont plus nobles que les riches dans la filmographie du cinéaste. Et ce qui leur permet de retrouver leur place au sommet de l’espèce humaine, c’est évidemment l’amour.
En cela, la présence lumineuse de Margaret Sullavan porte le film tout du long. Face à elle, Douglass Montgomery incarne un Hans qui se bat pour rester optimiste et ne pas céder à la colère. Il lui pardonne tout, même quand, par deux fois, elle le prive de repas, une fois parce qu’elle n’a pas pu s’empêcher de littéralement dévorer tout le saumon, scène très évocatrice des désirs irrépressibles de la jeune femme (elle se cache sous les portes des immeubles pour s’adonner à sa soudaine voracité), une seconde fois parce qu’elle a donné son pique-nique à de pauvres gens… et à des pigeons. Si les fantaisies de la jeune femme font son charme, Hans est constamment tourmenté. Son avenir dépend des décisions de ses supérieurs, il est professionnellement sur la sellette.

Du refus du médecin de venir en aide au couple (l’avortement est évoqué) à l’insupportable fils du patron Kleinholz qui s’amuse d’avoir fait peur aux employés craignant l’arrivée de leur chef, le pouvoir s’impose à ceux qui en sont dépourvus dans des scènes de plus en plus pénibles.
Après avoir été menacé de renvoi s’il n’atteignait pas un certain quota de ventes, Hans voit sa fortune faite lorsqu’un client prestigieux se présente, un acteur célèbre. Celui-ci demande qu’on lui constitue une garde-robe complète. Au bout de plusieurs heures à son service, Hans découvre que le comédien n’a pas l’intention d’acheter le moindre vêtement, et qu’il est en train de composer son futur rôle. La scène est d’une infinie cruauté. Elle marque aussi la fin de l’innocence pour Hans. Le jeune vendeur évoque un film où son client interprète un pauvre homme contraint de voler. Il s’est identifié au personnage. Hélas, la conclusion tragique de leur rencontre lui révèle que si l’illusion du cinéma a pu lui faire croire à une proximité avec l’acteur, le retour à la réalité le renvoie immédiatement dans un espace social où il est négligeable.
Hans et Lämmchen prennent deux routes qui s’opposent, l’un allant vers la mort et l’autre vers la vie. Lämmchen est un être d’abondance. Lorsque l’avortement est envisagé au début, elle convainc Hans qu’ils peuvent accueillir un enfant. Elle rêve de posséder une coiffeuse à trois miroirs, elle accepte la générosité des uns et des autres – car son caractère rayonnant provoque la bienveillance -, elle sait recevoir sans en profiter. Enfin, elle porte et donne la vie, le film se déroulant sur le temps de sa grossesse.
Quant à Hans, il s’enfonce dans le mensonge, prétendant être célibataire face à un patron qui espère le marier à sa fille. Il manifeste sa déception devant la mansarde que Lämmchen a trouvé, il se bat, presque au point de tuer un homme lorsqu’il comprend que sa belle-mère se prostitue, enfin, il est tenté de fuir son foyer.
Hans est en recherche de pureté mais le monde est en décrépitude. L’homme en colère rencontré au début représente le destin qui l’attend s’il ne parvient pas à s’apaiser. Car la pureté est déjà là tout du long, en la personne de Lämmchen. Celle-ci, derrière son sourire inaltérable, accepte les colères et les souffrances de son mari, effectue des tâches qui l’ennuient (« peut-être s’est-elle lassée des fourneaux, elle n’aime pas ça vous savez » dit la logeuse à Hans).
Au début du film, une prédiction est faite par un homme qui harangue la foule, la promesse d’un nouveau jour : « un garçon descendra des collines et parlera au peuple, il dira que tous les hommes sont égaux. »
À la fin du film, Lämmchen qui vient d’accoucher d’un petit garçon, répond à cet oracle : « Bientôt, sa petite voix couvrira toutes les voix de la rue. »
À un prophète qu’on attendait politique, l’enfant se présente comme une réponse à hauteur humaine.

Le politique existe chez Borzage, il fait office de contexte, mais il n’est pas le centre de sa réflexion. La guerre, les crises sont régulièrement en arrière-plan des récits, mais ce qui importe c’est ce qui se passe entre les êtres. Les relations entre les gens reflètent à l’échelle intime la façon dont le monde fonctionne. Revenons à ce vieillard qui riait du couple impatient dans le cabinet du médecin. Au début de la scène, il s’adresse à Hans qui écoute un orateur haranguer la foule. Moqueur, il répète le discours en le tournant en ridicule, annihilant l’impact du discours. Le regard qu’il pose sur les impuissants est une violence qui se développe tout au long du film. Furtivement, les deux scènes de harangue se terminent par la police qui chasse les manifestants, un collègue de Hans se retrouve blessé après avoir participé à un meeting.
Il y a, dans le film, un jeu de balancier permanent entre le haut et le bas. Parfois, la position haute traduit la position hiérarchique, comme avec le premier patron de Hans qui habite au-dessus de son office. Parfois, il semble que ce soit la manifestation de la valeur morale des personnages. Ainsi, le sort de Hans est souvent entre les mains de bureaucrates qui se trouvent assis devant lui, et balaie ses sollicitations d’une phrase.
Ces rapports hiérarchiques sont anéantis par l’arrivée du nouveau-né qui passe au-dessus de tout, devient le centre du monde, la personne la plus importante pour ce couple. Tout est renversé. Désormais, leurs existences ne seront plus déterminées par le bon vouloir de ceux qui détiennent le pouvoir mais par ce fils qui bâille, préservé de toute inquiétude.
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Article rédigé par Charlotte Dawance-Conort
Ses films préférés - Tree of Life, Brazil, La Nuit du Chasseur, Take Shelter, Nostalgie de la Lumière.


