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Après une carrière prolifique et éclectique passée notamment dans la comédie italienne, aux côtés du comique Toto, le réalisateur Camillo Mastrocinque s’aventure tardivement dans l’épouvante. Cependant, sa trajectoire cinématographique, initialement ancrée dans des registres légers et populaires, révèle une capacité d’adaptation et une polyvalence peu commune, qui lui permettent plus tard de s’essayer avec succès à des genres plus sombres et complexes. Avec UN ANGE POUR SATAN (1966), Mastrocinque signe ainsi sa deuxième incursion dans le cinéma gothique, poursuivant sur la lancée de LA CRYPTE DU VAMPIRE (1965), un film avec Christopher Lee, qui avait déjà marqué une rupture dans sa filmographie, en mêlant horreur classique et atmosphère baroque.

L’intrigue nous plonge en 1860, dans un village italien isolé et chargé d’histoire, où Roberto Merigi (Anthony Steffen), un jeune sculpteur passionné, est chargé de restaurer une statue mystérieuse, objet central et source d’une malédiction ancestrale qui semble s’abattre inexorablement sur les lieux. L’arrivée d’Harriet, l’héritière énigmatique incarnée avec intensité par Barbara Steele, fait basculer la quiétude locale. Sa présence trouble les habitants et déclenche une série de comportements étranges, de soupçons et de crimes inexpliqués, jetant un voile d’angoisse et de paranoïa sur la communauté…
Pour ce nouveau film, ancré dans les codes classiques du genre gothique dans la droite lignée des œuvres de la Hammer, le réalisateur s’appuie sur une ambiance funèbre, presque poétique, et sur des thématiques déjà maintes fois explorées dans le cinéma d’épouvante, telles que la malédiction, la dualité du bien et du mal, ainsi que le mystère de l’identité. Pourtant, UN ANGE POUR SATAN cherche à se distinguer de la concurrence britannique. Ainsi, même si on y trouve les décors gothiques traditionnels, avec leurs vieilles demeures délabrées et leurs paysages brumeux, Mastrocinque opte pour un cadre diurne inhabituel : un palais somptueux et presque étouffant, envahi par une lumière froide et contrastée en noir et blanc. Ce choix esthétique renforce l’étrangeté ambiante et souligne le sentiment d’enfermement et de fatalité qui imprègne le récit.

La statue, véritable double sinistre d’Harriet, rappelle inévitablement la nouvelle LA VÉNUS D’ILLE de Prosper Mérimée, où l’objet inanimé est mû par un mal profond. Ici, la statue fonctionne comme un symbole puissant, chargé de significations : elle incarne le narcissisme exacerbé, mais aussi la déchéance spirituelle et la corruption morale. Les changements de personnalité d’Harriet, femme fatale aussi fascinante qu’inquiétante, illustrent la force du désir sous toutes ses formes, brisant les conventions morales et sociales figées du village. Sa présence déchaîne les passions et expose au grand jour les hypocrisies, les pulsions refoulées et les tabous que la société tente vainement de dissimuler : adultère, infanticide, féminicide, nymphomanie, autant de thèmes rarement abordés aussi frontalement dans le cinéma italien de cette époque. Barbara Steele, dans ce rôle double, porte avec une intensité remarquable cet érotisme brûlant, oscillant entre une fragilité apparente et une cruauté latente qui ne cesse de troubler le spectateur.
Qui plus est, la reine incontestée du fantastique italien des années 60 est accompagnée pour l’occasion par Claudio Gora (le conte Montebruno) et Anthony Steffen. Ce trio d’interprètes, alliant intensité dramatique et subtilité, confère au film une profondeur psychologique bienvenue réhaussée par des jeux de miroirs, au sens propre comme au figuré. Le tout est sublimé par la musique mélancolique et envoûtante de Francesco De Masi, dont la partition accentue habilement la tension et l’atmosphère lourde qui enveloppent l’histoire.

Le manoir, décor Art déco à la fois majestueux et oppressant, envahi par une végétation luxuriante et presque menaçante, devient le théâtre d’un combat symbolique entre une nature sensuelle, sauvage et indomptable, et une société patriarcale rigide, figée dans ses dogmes et incapable d’assumer ses propres faiblesses. Ce cadre très étudié illustre parfaitement la tension permanente entre liberté et contrainte, désir et répression. Le film propose ainsi, de manière subtile mais efficace, un regard critique sur la sexualité féminine considérée comme une force subversive et libératrice, mais aussi redoutée par une société conservatrice, notamment dans l’opposition Harriet / Belinda. Cette dimension politique, bien que discrète, confère à l’œuvre une profondeur supplémentaire, la rapprochant d’autres films du cinéma fantastique italien qui abordent la question des normes sociales et des tabous comme LE MASQUE DU DÉMON (1960), LE CORPS ET LE FOUET (1963) ou LE BOURREAU ÉCARLATE (1965).

Loin d’être un chef-d’œuvre incontesté, UN ANGE POUR SATAN s’impose néanmoins comme une pièce maîtresse du fantastique italien des années 60, un jalon important dans l’évolution du genre. Il est porté par une atmosphère romantique et mélancolique où le fantastique oscille habilement entre le rationnel et le surnaturel, le réel et l’illusion. Le rythme lent et contemplatif du film, sert en réalité à installer une ambiance trouble et oppressante, où se mêlent amour fou, perversions, trahisons et tragédies inéluctables.
Camillo Mastrocinque, artisan appliqué et maîtrisant parfaitement les codes du cinéma gothique, signe ici un film classique dans sa forme, mais riche en thèmes et en symboles. Cette œuvre, souvent sous-estimée, mérite amplement d’être redécouverte et réévaluée à la lumière des enjeux qu’elle soulève, notamment sur la condition féminine et les jeux du désir.
Au final, UN ANGE POUR SATAN se présente comme une œuvre singulière, oscillant entre tradition et innovation, qui illustre la capacité du cinéma italien à renouveler un genre en apparence codifié. Voilà un long métrage en guise de témoignage précieux de la richesse et de la diversité du cinéma fantastique transalpin des années 60.
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Article rédigé par Vincent Trajan
Ses films préférés - Le Bon, la Brute et le Truand, Le Nom de la Rose, Class 1984, Les Guerriers de la Nuit, Nosferatu - Ses auteurs préférés - Maxime Chattam, Stephen King, Franck Thilliez, Bernard Minier, Jean-Christophe Grangé


