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Quand Peter Weir arrive sur la production de Witness, il s’apprête à réaliser son premier film totalement américain. L’australien a jusqu’ici fait ses preuves dans son pays natal, il est reconnu comme auteur mais n’a pas encore de grand succès public, ce qui arrivera plus tard avec Le Cercle des Poètes disparus. Harrison Ford est déjà attaché au projet et le scénario est écrit. Weir avait alors pour entreprise une adaptation de Mosquito Coast de Paul Theroux. La pré-production était sur le point de commencer lorsque les financiers se retirèrent, laissant Weir au chômage technique et dépité. Ne désirant pas réinvestir toute son énergie sur un projet qui pourrait tomber à l’eau, il cherche un film prêt à tourner. Ce sera Witness. Plutôt satisfait du script, il y apporte néanmoins quelques modifications, en retirant notamment une partie des dialogues afin de laisser plus de place à l’image, au jeu des acteurs, au non-dit. En résulte un film à la sensualité latente, inattendue dans la société austère où se déroule l’action.


Samuel Lapp, est un tout jeune garçon issu de la communauté Amish de Pennsylvanie, en deuil après la mort de son père, lorsqu’il est témoin du meurtre d’un policier en civil. L’enquête est prise en charge par le très citadin capitaine John Book. Alors que les recherches pour l’identification des tueurs ne mènent à rien, Samuel finit par reconnaître l’un des coupables en la personne d’un autre policier de la brigade des stupéfiants. John Book, le jeune garçon et sa mère Rachel, sont dès lors pris pour cibles par un trio de flics corrompus. Après une embuscade, John, blessé, emmène la femme et l’enfant se cacher dans la ferme isolée du grand-père amish. Son immersion dans cette communauté à l’opposé de ses habitudes urbaines change bientôt sa vie.
Witness est un thriller classique et efficace. Cependant, le récit démarre presque comme une observation anthropologique. Les scènes situées chez les Amish pourraient figurer dans un film de Bergman ou de Dreyer. Le décor, les costumes, les attitudes des Amish évoquent l’Amérique des pères fondateurs. Le réalisateur et son directeur de la photographie, John Seale, sont allés chercher du côté des maîtres hollandais. Ainsi, on décèle du Vermeer ou du Rembrandt dans les compositions de cadre, dans les lumières, particulièrement dans le traitement des scènes nocturnes.


Peter Weir ne se perd pas dans une représentation de colon curieux et évite les clichés. Si John Book est déconcerté par les moeurs de cette étrange fraternité, il semble assez vite trouver son compte dans leur rythme de vie. Le film ne se complaît pas non plus dans un angélisme qui ferait des Amish une civilisation salvatrice, dont la sobriété, la proximité avec la nature et la foi seraient un exemple tout à fait enviable. En effet, Rachel, la jeune veuve, est tourmentée de ne pas pouvoir choisir où va son désir, d’autant plus que les sentiments d’amour qui naissent entre elle et John sont d’une pureté platonique.
Le genre que Weir avait en tête en réalité est moins le thriller que le western. La scène d’assaut final convoque des images issues de classiques comme La Horde sauvage de Sam Peckinpah. Néanmoins, la conclusion du film prend le spectateur à revers. Ainsi, c’est la violence qui dévoile John Book et ses protégés et c’est le refus de répondre aux armes, à travers l’attitude passive des Amish, qui met fin au carnage. John Booke amène avec lui l’incarnation d’une justice brutale, qui s’opère à la force des poings et du revolver. Face à lui, une communauté isolée, qui refuse les manières de la société américaine moderne et urbaine. La confrontation pourrait être caricaturale, elle est d’une grande délicatesse. Alors que Book fait accéder Rachel à la matérialité et à la sensualité de son corps – cela se fait progressivement : danser, défaire sa coiffe, se dénuder – la jeune femme de son côté, représente la part spirituelle de l’être en lien avec les gestes les plus fondamentaux de l’existence.


Voilà que cet homme solitaire, qui ne vit que pour lui-même, participe au fonctionnement de la ferme, la traite des vaches, l’édification d’une maison, la fabrication d’un jouet, la réparation d’une boîte aux lettres. Pendant un bref laps de temps, John Book peut avoir l’illusion que rien d’autre n’existe que ces gestes élémentaires et communautaires. L’homme s’intègre aisément et on pourrait croire que la romance est toute tracée. Mais le film met en scène des sentiments adultes, où le respect de l’identité de l’autre prévaut sur le reste. De cette manière, les personnages échappent aux stéréotypes. Rachel a déjà un prétendant dans la population amish, un dénommé Daniel. Celui-ci est témoin de l’attirance entre le policier et la femme. Pourtant, il n’y a aucun combat de coqs entre eux. C’est un des choix les plus remarquables du film : mettre en scène des personnages qui empruntent les chemins les plus nobles de l’humanité.
La filmographie de Peter Weir est habitée de personnages dont l’attitude bouscule un environnement monolithique. Du professeur audacieux du Cercle des Poètes disparus, au protagoniste involontaire du Truman Show, les héros de Weir déstabilisent ce qui est établi. Dans Witness, le plus bel acte d’amour qu’accomplissent John et Rachel, c’est de déranger l’autre dans son habitus, en sachant que les fruits de la transformation ne bénéficieront pas à leur couple. Souvent encore chez Weir, il faut se retirer ou renoncer pour permettre à l’autre d’exister, à l’image du médecin Maturin de Master and Commander qui délaisse ses ambitions de naturaliste pour permettre à son ami de poursuivre son idéal aventurier.
Peter Weir livre un film élégant, servant à la fois aussi bien l’efficacité scénaristique que l’adresse de la mise en scène. Quelle étrangeté que le nom de ce réalisateur à la carrière remarquable soit si peu associé à l’oeuvre qu’il laisse.
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Article rédigé par Charlotte Dawance-Conort
Ses films préférés - Tree of Life, Brazil, La Nuit du Chasseur, Take Shelter, Nostalgie de la Lumière.










