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Les spectateurs français ont découvert les fantômes japonais au début des années 2000 grâce à des films emblématiques comme Ring ou The Grudge. Ces récits terrifiants ont un point commun : ils mettent en scène des esprits vengeurs, animés par leurs émotions. Pourtant, ces histoires remontent à bien plus loin et s’enracinent profondément dans la culture japonaise. À l’instar de nos contes, elles ont pour vocation de transmettre un savoir ou de délivrer un avertissement comme Snow Woman, réalisé en 1968 par Tokuzô Tanaka.

Snow woman ou Yuki-Onna
Au Japon, le terme Yokai désigne l’ensemble des êtres et des phénomènes surnaturels. Ces entités prennent des formes variées et sont réparties en différentes catégories. Les amateurs de mangas et d’animés connaissent bien certaines de ces figures, comme les Oni (ogres) ou les Kappa (créatures aquatiques). Ces êtres peuplent les récits des différentes régions japonaises, chacune ayant ses propres légendes et figures emblématiques. Parmi eux, une catégorie particulière se distingue : les Yûrei, ou fantômes. Selon la tradition, lorsqu’une personne décède en étant envahie par des émotions négatives, son esprit peut revenir sur Terre pour se venger.
La femme des neiges, ou Yuki-Onna, appartient à ce type de revenants. Apparue durant l’ère Muromachi (1333-1573), elle est décrite dans les premiers récits comme une incarnation de l’hiver, vêtue de blanc, surgissant au cœur des tempêtes de neige pour aspirer la vie de ses victimes. Un peu comme la Dame Blanche en France, la Yuki-Onna inspire des histoires distinctes dans chaque région du Japon. Cet esprit ambigu, à la fois bienveillant et malveillant, peut épargner certaines personnes tout en punissant d’autres selon des raisons qui lui sont propres.
Le film Snow Woman de Tokuzô Tanaka adapte l’un des récits les plus célèbres de cette légende. Il raconte l’histoire d’un jeune apprenti sculpteur épargné par Yuki-Onna, touchée par sa beauté et sa jeunesse. Subjugué, l’esprit tombe amoureux de l’artiste et choisit de vivre à ses côtés parmi les humains.

Au fil des saisons
Dans le long métrage, la Yuki-Onna revêt différentes significations sous le regard de Tokuzô Tanaka. L’une des plus évidentes est celle du cycle de la vie. Sa première apparition se déroule au cœur d’une tempête de neige. L’esprit, vêtu de blanc, flotte dans les airs pour venir prendre la vie du vieux sculpteur sous les yeux terrifiés de son apprenti. Le blanc, symbole de la neige (Yuki en japonais) incarne ici le froid, dont la simple présence fige tout ce qui l’entoure. Mais au-delà de cette association, l’esprit se révèle également comme une incarnation de la mort. Dans la culture japonaise, le blanc est aussi la couleur des fantômes, souvent représentés vêtus d’un kimono blanc, une teinte qui symbolise le deuil. Cette scène d’ouverture, marquée par la mort du vieil homme, dépeint la Yûrei comme une faucheuse accomplissant son rôle inéluctable.
Plus tard, lorsque Yuki choisit de vivre parmi les humains, le réalisateur continue d’utiliser les saisons pour illustrer son évolution et le cycle de la vie. Tokuzô Tanaka emprunte des éléments du théâtre japonais, comme le maquillage blanc, pour créer un masque fantomatique rappelant ainsi le théâtre Kabuki. La mise en scène accorde par ailleurs une grande importance aux couleurs, notamment celles des kimonos portés par Yuki. Lorsqu’elle apparaît sous sa forme humaine devant le jeune sculpteur, elle porte un kimono rose à fleurs, une référence claire au printemps, représenté par les cerisiers en fleurs. Cette transition visuelle marque symboliquement le début de sa nouvelle vie. La neige ne disparaît pas : elle se transforme en printemps, offrant au spectateur une impression de renaissance, bien que teintée d’une certaine inquiétude pour le sculpteur.

Par la suite, Yuki adopte un kimono bleu pastel, puis un costume rouge lorsqu’elle épouse l’homme qu’elle aime. Ce rouge, une couleur portée lors des mariages au Japon, symbolise la passion et l’épanouissement de l’esprit. À ce moment-là, Yuki devient l’été, son cœur se réchauffant au fil de son amour pour le sculpteur.
Cependant, le bonheur du couple s’érode doucement. Cinq ans après leur union, ils vivent heureux et ont un enfant, mais le destin de Yuki est inéluctable. Les kimonos de la jeune femme arborent désormais des tons automnaux, jaune et orangé, qui s’estompent à mesure que l’histoire approche de son dénouement. Comme les humains, Yuki ne peut échapper à la fin de son cycle de vie. Comme le dit George R Martin, l’hiver arrive.
Cette utilisation subtile des couleurs enrichit le récit d’une poésie et d’une profondeur tragiques. Tokuzô Tanaka applique un soin similaire aux scènes de tempête de neige, dont le bruit, semblable aux cris d’une bête sauvage, provoque à la fois effroi et fascination. Si la tempête pétrifie les hommes, les transformant en statues, elle scintille également de beauté, reflétant à merveille le double visage de la Yuki-Onna. Elle incarne la mort qui survient lorsque le moment est venu, mais aussi une force justicière qui se dresse contre les injustices faites aux plus faibles.

La découverte de l’humanité
La découverte de l’humanité permet à Yuki de révéler une autre facette de sa personnalité : celle d’une protectrice qui n’hésite pas à punir les auteurs d’actes odieux. Elle découvre que l’intendant chargé du village commet des atrocités sur les plus faibles dans le seul but de s’enrichir et de s’attribuer toute la gloire. Il va jusqu’à frapper à mort la pauvre veuve du maître sculpteur pour empêcher son apprenti de terminer une statue destinée au temple. L’intendant ne recule devant rien, s’emparant même de femmes pour assouvir ses désirs sous prétexte de régler les dettes de leurs familles. Lorsqu’il tente d’agresser Yuki sexuellement, celle-ci ne peut plus contenir sa rage et libère ses pouvoirs sur lui.
Yuki montre également un visage bienveillant lorsqu’elle vient en aide à un enfant malade abandonné par les médecins, au grand désespoir de sa mère qui implore son secours. Elle devient alors un esprit protecteur, veillant sur les femmes et les enfants. Ce rôle de gardienne rappelle certains récits dans lesquels Yuki-Onna apparaît, errant avec un faux bébé pour punir les mauvais parents.

Une fois de plus, la mise en scène adopte un style théâtral, évoquant l’un des modes traditionnels de transmission de ces légendes. Les gestes des personnages sont parfois amplifiés, particulièrement lors des scènes de violence, donnant l’impression d’assister à une danse macabre. Le chant est aussi utilisé pour renforcer l’atmosphère, à travers une mélodie aux paroles empreintes de tragédie.
Pour illustrer les pouvoirs de Yuki, le réalisateur joue habilement avec la lumière et les ombres, isolant ses cibles du reste du monde. Ces moments, où les personnages se retrouvent sous le jugement implacable de l’esprit, alternent entre l’effroi, lorsqu’ils sont pétrifiés en statues, et la grâce poétique, incarnée par une pluie de flocons scintillants. Ces scènes, à la fois oniriques et troublantes, renforcent le contraste entre la beauté et la cruauté de l’humanité.
Elles s’opposent aux séquences montrant la religion, les prêtres restant sourds à la souffrance des villageois, préférant se consacrer à l’élaboration d’une statue de prière. La statue montre une déesse sans yeux illustrant encore l’abandon des plus faibles et le sentiment d’injustice ressentit par Yuki.
Pour terminer, le réalisateur montre en gros plan et en contre-plongée une prêtresse qui souhaite chasser Yuki. celle-ci apparaît aux yeux du public comme une menace enragée bien plus inquiétante que la femme des neiges.
À travers de ces injustices, Yuki découvre cependant une force bien plus puissante que la colère : l’amour.

Dans les récits de fantômes japonais, la clé pour libérer un esprit est de l’aider à se détacher du sentiment négatif qui le retient prisonnier. De nombreuses histoires mettent en scène ces âmes tourmentées redécouvrant l’amour comme un chemin vers la rédemption. Les mangas Bleach ou Dan Da Dan illustrent parfaitement ce concept, en présentant des âmes damnées qui trouvent enfin le repos après avoir sauvé une personne à laquelle elles se sont attachées. Cela peut être un membre de leur famille ou un enfant rappelant celui qu’elles ont perdu.
Yuki suit un parcours similaire. Elle tombe amoureuse du jeune sculpteur, d’abord attirée par sa beauté et sa jeunesse. Leur relation s’épanouit au fil des saisons, et la maternité lui fait découvrir une autre facette de l’amour, plus profonde et désintéressée. Cependant, lorsque sa véritable nature est dévoilée, Yuki prend conscience que l’amour peut aussi être une source de souffrance. Bien qu’elle puisse choisir de détruire sa famille pour préserver son secret, elle en est incapable, tant son attachement envers eux est puissant.
Dans un ultime acte d’amour, Yuki prend une dure décision pour les protéger, bien que cela soit un déchirement pour elle. Ce geste d’amour est magnifiquement mis en scène par Tokuzô Tanaka. Le réalisateur joue avec le blanc immaculé du fantôme et les teintes mélancoliques de la nuit hivernale, symbolisant la tristesse de Yuki et sa douleur. Cette scène traduit avec poésie le dilemme du personnage et le déchirement de sa famille, tout en soulignant la beauté tragique de leur histoire.
Snow Woman est un film beau et poétique qui permet de montrer que les Yūrei ne sont pas simplement des femmes aux cheveux longs rampant vers leurs victimes. Elles sont avant tout des personnages dont les récits touchent le spectateur en plein cœur.
TEST DU BLU-RAY/DVD
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Snow Woman figure dans le coffret Daiei Kaidan regroupant trois histoires de fantôme japonais. Roboto propose une magnifique copie mettant en valeur le travail sur la couleur et la lumière. Le tout est accompagné d'un livret et d'entretien permettant d'en apprendre un peu plus sur la culture japonaise et ses légendes. Les plus : Une très belle image Les moins : => Achetez chez notre partenaire Metaluna=> Spécificités du DVD/Bluray sur le site de Sin'Art |
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Article rédigé par Faye Fanel
Ses films préférés - Chantons sous la pluie, The Thing, La maison du diable, Evil Dead 2, Fire walk with me... Ses auteurs préférés - JRR Tolkien, Stephen King, Amélie Nothomb, Lovecraft, Agatha Christie... J’adore le cinéma d’horreur et parler de mes nombreuses passions dans mes podcasts sur James & Faye ainsi que sur le site Les Réfracteurs.











