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El Lute – Marche ou crève

Un texte signé Vincent Trajan

Nationalité
Espagne
Année de production

1987
Réalisation

Vicente Aranda
Titres alternatifs

El Lute (camina o revienta)
Interprètes

Imanol Arias, Victoria Abril, Antonio Valero, Carlos Tristancho

Dans l’Espagne des années 60, peu de figures ont autant cristallisé les tensions sociales et politiques que celle d’Eleuterio Sánchez, plus connu sous le nom de « El Lute ». Pour certains, il fut un criminel, pour d’autres, un symbole de résistance face à l’arbitraire franquiste. Entre mythe populaire, ennemi public numéro un et héros malgré lui, son parcours a profondément marqué l’imaginaire espagnol. En 1987, Vicente Aranda s’empare de cette trajectoire hors norme avec EL LUTE : MARCHE OU CREVE, premier volet d’un diptyque consacré à cette figure devenue légendaire.

Le film retrace l’ascension tragique d’un homme né du mauvais côté de la société. Eleuterio appartient aux mercheros, communauté nomade espagnole historiquement marginalisée, vivant de petits commerces et constamment surveillée par les autorités. Très tôt, la misère, l’exclusion et la brutalité policière ferment toutes les portes. Analphabète, pauvre, père de famille trop jeune, Eleuterio n’avance jamais vraiment par choix. Il survit comme il peut. Petits vols, larcins, combines. Jusqu’au braquage raté d’une bijouterie madrilène qui bascule dans le drame.

El Lute Marche ou crève 03
El Lute Marche ou crève 05

Ce qui frappe immédiatement dans EL LUTE : MARCHE OU CREVE, c’est sa capacité à dépasser le simple récit criminel. Le film appartient en partie au cinéma quinqui, ce courant espagnol né dans les années 70 qui s’intéressait à la délinquance, à la marginalité et aux laissés-pour-compte de la transition démocratique. Mais ici, Vicente Aranda s’éloigne du quinqui urbain popularisé par Eloy de la Iglesia ou José Antonio de la Loma. Son approche est plus ample, plus historique, plus politique aussi.
Car derrière le destin d’El Lute, c’est tout un système qui est mis à nu. Le franquisme apparaît ici comme une machine de répression implacable, nourrie par la peur, la violence et le besoin constant de fabriquer des figures repoussoirs. Arrestations brutales, humiliations, torture, condamnation à mort : Aranda ne détourne jamais le regard. Il montre frontalement la violence d’un régime qui avait besoin d’un monstre pour mieux imposer son ordre.

Mais le cinéaste refuse aussi toute idéalisation. El Lute n’est jamais filmé comme un saint ni comme un pur martyr. C’est là toute la force du film. Aranda garde constamment une distance qui empêche la glorification facile. Son personnage reste complexe, faillible, parfois dépassé par les événements. Il est à la fois coupable, victime et produit direct d’un système social profondément inégalitaire.

El Lute Marche ou crève 02
El Lute Marche ou crève 04

Visuellement, EL LUTE : MARCHE OU CREVE est bien maîtrisé. Vicente Aranda signe une reconstitution d’une grande crédibilité, loin de toute esthétisation artificielle. Les bidonvilles, les routes poussiéreuses d’Estrémadure, les cellules, les baraquements : tout respire la rudesse et la précarité. La photographie de José Luis Alcaine accentue cette impression de saleté et de fatalité, tandis que la mise en scène conserve une tension permanente.

L’autre grande force du film réside dans son casting. Imanol Arias livre sans doute l’une des performances les plus marquantes de sa carrière. Son évolution est remarquable : d’abord jeune homme écrasé par son environnement, il devient peu à peu une figure de résistance, plus dure, plus déterminée, presque insaisissable. Face à lui, Victoria Abril apporte une intensité et une humanité précieuses dans le rôle de Chelo. Leur relation, charnelle, instinctive et profondément sincère, constitue l’un des ancrages émotionnels les plus puissants du récit.

Avec EL LUTE : MARCHE OU CREVE, Vicente Aranda signe bien plus qu’un biopic criminel. Il livre une fresque sociale tendue, violente et profondément humaine sur une Espagne fracturée. Un film dur, sans concession, qui interroge autant la fabrication d’un mythe que celle d’un ennemi public. Plus de trente ans après, cette chronique d’un destin broyé par la misère et la répression conserve une force intacte…



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IMAGES QUI BOUGENT :

Article rédigé par Vincent Trajan

Ses films préférés - Le Bon, la Brute et le Truand, Le Nom de la Rose, Class 1984, Les Guerriers de la Nuit, Nosferatu - Ses auteurs préférés - Maxime Chattam, Stephen King, Franck Thilliez, Bernard Minier, Jean-Christophe Grangé


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