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Merrily we go to Hell (1932) de Dorothy Arzner

Un texte signé Charlotte Dawance-Conort

Nationalité
USA
Année de production

1932
Réalisation

Dorothy Arzner
Interprètes

Sylvia Sidney, Fredric March

Dans la filmographie de Dorothy Arzner, quelques films se démarquent par un tragique plus assumé et cruel que ses autres œuvres. MERRILY WE GO TO HELL fait partie de ceux-là. Réalisé en 1932, il présente des points communs avec un film sorti 5 ans plus tard et au destin plus fécond : UNE ETOILE EST NÉE de William Wellman, avec le même Fredric March dans un rôle d’homme dont l’alcoolisme anéantit le couple.

Joan Prentice est une jeune et belle héritière. Elle rencontre le journaliste Jerry Corbett alors que celui-ci est fauché et passablement soûl. Contre l’avis de son père, Joan épouse Jerry pour le pire. L’homme, victime de son addiction, délaisse le foyer, rencontre une ancienne maîtresse et compagne de beuverie, et sombre dans des fêtes crapuleuses.

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Après sa rencontre avec la jeune femme, Jerry s’adresse au portrait de Claire, son ancienne maîtresse et évoque la torture qu’elle lui a fait subir en arrachant son cœur et « emporté [son] sang dans une coupe d’or. » Le terme de « coupe d’or » évoque l’oeuvre de Henry James dans laquelle une femme discrète manoeuvre afin d’éloigner la maîtresse de son mari. La métaphore du récipient apparenté à la souffrance est répétée lorsque Claire tient un verre d’eau, trempe ses lèvres et le tend à Jerry qui y boit à son tour. Geste discret mais prémonitoire. Elle le pousse littéralement à boire et Joan en est témoin. Plus tard, alors que l’homme a décidé d’être sobre, Claire lui indique une bouteille disponible dans le placard de sa loge, qu’il s’empresse de vider. Claire et l’alcool sont ainsi intimement liés tout au long du film.

Dorothy Arzner réitère sa charge contre l’institution du mariage, l’inégalité dans le couple hétérosexuel, la mise en cause permanente de la place des femmes dans la société. Néanmoins, si les histoires qu’elle met en scène sont dramatiques, sa manière de filmer manifeste une grande amitié et attention envers ses personnages, même lorsqu’il s’agit de femmes manipulatrices comme dans CRAIG’S WIFE.

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La première scène de MERRILY WE GO TO HELL est celle de la rencontre entre Jerry et Joan et d’emblée, elle n’augure rien de bon pour le futur mariage. Jerry est introduit comme l’observateur vaseux d’une fête lors de laquelle Joan se dégage de l’emprise d’un homme trop insistant. En comparaison, Jerry qui ne la séduit pas lourdement doit lui apparaître comme un homme charmant, et pour cause, il a une relation ardente avec l’alcool.

Le personnage de Fredric March s’appelle Jerry, comme le personnage qu’il jouait dans HONOR AMONG LOVERS, comme s’il représentait la facette sombre d’un même
personnage, homme qui défendait farouchement son statut de célibataire dans cet autre film. Jerry est soûl et voit Joan flou. Cet homme rongé de tristesse et d’alcool ne fera jamais le point sur sa femme, ne portera jamais attention à elle car il n’en est pas capable. Lorsque repenti, il tente de la retrouver, il est trop tard, leur couple est désormais infertile puisque leur enfant est mort deux heures après la naissance.

Comme le Jerry de HONOR AMONG LOVERS qui se déclare trop tard à Julia, le Jerry de MERRILY WE GO TO HELL se rend compte trop tard de son amour véritable pour Joan. Jerry n’est donc véritablement jamais en phase avec Joan. C’est elle qui doit se mettre à sa hauteur, venir à lui, se déplacer plus près des bouteilles pour qu’il puisse se servir tout en restant assis. A deux reprises, il arrive en retard de plusieurs heures chez Joan. La première fois, il singe l’attitude du père de Joan, glisse sur le parquet, signe physique de son inadéquation à ce monde La deuxième fois, pour ses fiançailles, il n’arrive même pas à la soirée car, trop imbibé, il s’écroule à l’arrière d’une voiture.

La maison dans son rôle symbolique de foyer est un lieu qui n’arrive jamais à former un cocon familial pour les deux époux. Jerry n’est soit pas à l’aise chez les Prentice, soit il s’en exclut. Puis, lors d’une période de sobriété, le plat principal d’un repas ne cesse d’être jeté à terre, enfin, Joan chasse Jerry de chez eux, puis c’est elle qui quitte le foyer. Entretemps, Jerry aura commis un parjure définitif en faisant pénétrer ses compagnons de débauche dans le sanctuaire qu’aurait dû être leur maison.

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La responsabilité du couple incombe systématiquement et arbitrairement aux femmes. Jerry supplie Joan de lui interdire d’aller voir sa maîtresse, mais elle refuse et le met à la porte. Jerry ne saisit pas l’occasion de faire preuve de force de caractère. Tout comme Julia dans HONOR AMONG LOVERS se voyait obligée d’aller à l’encontre de ses principes et poussée à la prostitution, Joan en vient à passer un accord contre sa morale avec son époux : s’il peut avoir une maîtresse, elle peut avoir des amants.

Les femmes dans les films d’Arzner sont intelligentes et matériellement indépendantes des hommes, car elles travaillent ou sont nanties. Joan fait partie de la deuxième catégorie. Pourtant, elles doivent se sacrifier pour sauver leur couple comme si la société l’exigeait d’elles. Dans Merrily we go to hell, Joan accepte de déchoir, d’être humiliée et trompée publiquement. Elle pousse le dévouement jusqu’à partager l’addiction de Jerry, en se soûlant pour présenter à Jerry le reflet de son ivrognerie.

Lors du mariage, Jerry cherche l’alliance, s’aperçoit qu’il l’a oubliée et passe un substitut au doigt de Joan, qu’elle découvre être un tire-bouchon. La voilà littéralement mariée à l’alcool. Jerry, en homme pathétique, gâche tout, chaque aspect, chaque instant de son histoire avec Joan, chaque scène du film. Arzner présente d’abord cette dissonance de manière comique : le sol trop glissant, le coude posé sur le klaxon lorsqu’ils s’embrassent (signal d’un danger), le plat sans cesse renversé. La jeune femme le regarde avec tendresse, lui pardonne tout, et l’histoire s’enfonce dans le tragique car elle est peu à peu entraînée avec lui dans sa spirale de destruction, une histoire vue et revue : « On peut s’avilir d’avantage en aimant quelqu’un qu’en le détestant » confie-t-elle avec lucidité à une amie.

Une fois de plus, la charge d’Arzner contre le mariage est écrasante : « Cette ville est pleine de femmes qui se sont mariées sur un coup de tête et crient maintenant à l’aide » déclare un personnage. Le dialogue souligne, à demultiples reprises, le piège de la vie conjugale pour une femme. Parce qu’elle met carrément les pieds dans le plat de la tragédie, MERRILY WE GO TO HELL compte parmi ses films les plus aboutis, et qui porte le plus clairement son appel à l’aide en faveur du destin des femmes.



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IMAGES QUI BOUGENT :

Article rédigé par Charlotte Dawance-Conort

Ses films préférés - Tree of Life, Brazil, La Nuit du Chasseur, Take Shelter, Nostalgie de la Lumière.


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