Chili 1976 – Manuela Martelli (2022) – Thriller politique

Un texte signé Sophie Schweitzer

Chili - 2022 - Manuela Martelli
Interprètes : Aline Küppenheim, Nicolás Sepúlveda, Alejandro Goic

Chili 1976 nous plonge dans le quotidien des Chiliens durant la dictature imposée par Pinochet. Ce thriller politique à l’image soignée est signé par Manuela Martelli.

Carmen, une femme au foyer et grand-mère, donne de son temps pour les bonnes œuvres de l’Église. Le prêtre lui demande de soigner un jeune homme blessé. Peu à peu, elle comprend que ce dernier est recherché par la police politique chilienne. Malgré elle, elle se retrouve impliquée et obligée de prendre des décisions difficiles. Mais pour cette femme de médecin, rien de tout cela n’est naturel.

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Le film s’ouvre sur la photo d’une ville colorée. Carmen parle des couleurs et la caméra dévie sur un pot de couleur où du rose se mêle à du bleu. L’ambiance est lumineuse, joyeuse et colorée jusqu’à ce que soudainement la caméra se fige, que des bulles commencent à se former dans le pot de peinture alors qu’au lointain, on entend ces cris. Quelques gouttes de peinture rose tombent à côté, sur l’escarpin de Carmen. Ce rose symbolise le sang versé. Rien ou presque n’est dit, pourtant, la mise en scène nous plonge déjà dans un monde où l’on se cache, où des horreurs ont lieu à quelques pas, et où la terreur règne.

Le personnage qui nous est montré, bien coiffé, bien habillé, semble vaguement conscient de ce qu’il se passe autour d’elle. De l’audio en hors-champ du drame d’entrée à une chaussure d’enfant qu’elle retrouve au sol dans la rue, pour autant, Carmen repousse le soulier, éteint la radio. Par ses vêtements, par les décors où elle se déplace, il se dégage l’impression d’une classe supérieure et bourgeoise qui peut échapper aux horreurs.

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Des horreurs qui ont lieu en dehors du regard de la caméra, sont mentionnées à la radio ou durant une discussion en arrière-plan, par la disparition de personnages secondaires, mais demeurent invisible pour le spectateur comme pour Carmen. Parce qu’elle soigne ce jeune homme, elle se confronte à la peur, à l’angoisse, elle sympathise avec le jeune homme, s’indigne, mais pourtant, elle reste protégée par son milieu, la position de son mari. Ainsi la réalisation choisit de laisser l’horreur en hors-champ, pour mieux montrer une bourgeoisie qui détourne le regard sans être réellement touchée par ce qu’il se passe sous son nez.

En cela, Chili 1976 n’est pas sans rappeler l’excellent Cría Cuervos de Carlos Saura qui montrait l’enfance d’une bourgeoisie enfermée, cloisonnée, qui ne voyait pas les horreurs du régime franquiste. Le ton cependant y est différent, Cría Cuervos explorait l’imaginaire et l’intimité de l’enfance féminine, alors que Chili 1976 questionne plutôt la position de la femme bourgeoise dans la société fasciste et patriarcale, qui voudrait agir, mais ne le peut, qui est prise pour une potiche, une idiote, mais cela lui évite aussi de subir les horreurs.

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La lumière de Yarará Rodríguez est très travaillée, ainsi que les décors et les costumes. Il y a beaucoup de couleurs. La caméra décadre légèrement ses personnages alors que la musique se distord pour créer de la tension et montrer l’angoisse du personnage principal. Enfin, le film utilise la couleur rose comme la symbolique du sang, celle-ci apparaît en des scènes où l’horreur s’infiltre partout et finit par se refermer sur les personnages. Le film a été nominé pour le prix de la caméra d’or à Cannes qui récompense la photographie.

Il a été également célébré au festival du film de Londres, comme meilleur film, et à Tokyo, pour l’incarnation de Aline Küppenheim qui incarne Carmen. Comédienne chilienne, elle a débuté sa carrière dans les années 90 et a joué dans plus d’une quarantaine de films et de séries. Elle apparait entre autres dans La Buena Vida ou encore Une femme fantastique. Son jeu tout en pudeur donne sa force au personnage.

Manuela Martelli a écrit et réalisé Chili 1976. Après une formation au théâtre à l’université catholique chilienne, elle débute une carrière d’actrice en 2003. C’est en 2015 qu’elle se met à la réalisation avec un court métrage nommé Apnea, puis elle réalise Chile Factory et Marea de tierra, un second court métrage.


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- Article rédigé par : Sophie Schweitzer

- Ses films préférés : Le bon, La brute et le Truand, Suspiria, Mulholland Drive, Les yeux sans visage, L'au-delà - Ses auteurs préférés - Oscar Wilde, Sheridan LeFanu, Richard Mattheson, Stephen King et Poppy Z Brite

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