Le prix du danger cinéma de genre made in France

Un texte signé Alexandre Lecouffe

France - 1983 - Yves Boisset
Interprètes : Gérard Lanvin, Michel Piccoli, Marie-France Pisier

Dans un pays européen non identifié, une toute puissante chaîne de télévision, la CTV, a mis au point un nouveau concept de jeu filmé et retransmis en direct : « Le prix du danger ». Il s’agit d’une véritable chasse à l’homme au cours de laquelle un groupe de candidats armés doit traquer puis abattre un « joueur » qui doit, lui, tenter d’échapper à ses poursuivants pendant quatre heures ; en cas de succès, il touchera un million de dollars ! Après une petite épreuve de sélection, c’est un jeune chômeur plutôt rebelle, François Jacquemart, qui devient le nouveau candidat du jeu dangereux filmé par des cameramen à moto, un hélicoptère, un dirigeable et des caméras fixes ! Le spectacle est retransmis, avec un succès de plus en plus impressionnant, à la télévision dans une émission au rythme frénétique présentée par le cynique numéro deux de CTV, Frédéric Mallaire. Mais très vite, les organisateurs vont devoir faire face à un problème inattendu : François Jacquemart semble vouloir enrayer leur belle machine très lucrative…

Ancien critique devenu très tôt assistant-réalisateur (notamment de Riccardo Freda), grand connaisseur et défenseur du cinéma de genre, Yves Boisset tourne un premier film de commande en 1967 (COPLAN SAUVE SA PEAU) avant d’entamer à partir du tout début des années soixante-dix une carrière cinématographique sous le signe de la contestation politique. Très orienté à gauche, le réalisateur a maintes fois dénoncé les scandales et autres secrets d’Etat (L’ATTENTAT, 1972 ; LE JUGE FAYARD, 1976), les actes peu glorieux de la Police (UN CONDE, 1971 ; LA FEMME FLIC, 1980), ceux, néfastes, de l’Armée (R.A.S., 1973 ; ALLONS Z’ENFANTS, 1981) ou ceux, également nocifs, de certains de ses concitoyens (DUPONT-LAJOIE, 1974). Brossant de notre société des années soixante-dix (début des années quatre-vingt) un tableau globalement peu reluisant, marqué par la corruption et la lâcheté, Yves Boisset a souvent dû faire face à des formes de censure (le célèbre « bip » qui couvrait le terme « S.A.C. » dans LE JUGE FAYARD) puis à des difficultés de plus en plus importantes pour mener à bien ses projets dans les années quatre-vingt. Il se tournera donc vers la télévision pour laquelle il a à ce jour réalisé une bonne dizaine d’adaptations qui sont souvent marquées par un esprit de contestation et d’investigation demeuré intact (L’AFFAIRE DREYFUS, 1995 ; 12 BALLES DANS LA PEAU POUR PIERRE LAVAL, 2009).

LE PRIX DU DANGER est une adaptation d’une nouvelle de l’écrivain américain Robert Sheckley écrite à la fin des années cinquante et qui avait déjà fait l’objet d’un téléfilm allemand, LE JEU DES MILLIONS, en 1970. Le romancier y décrivait un univers dystopique avec un vrai talent prémonitoire : sa société futuriste où la télévision est devenue une omnipotente et inhumaine machine spectaculaire est assez proche de celle que nous connaissons actuellement. Puisant probablement son inspiration dans la mythologie par la résurgence de la figure du gladiateur, Robert Sheckley a utilisé dans plusieurs de ses écrits le thème de la chasse à l’homme comme « jeu du cirque » moderne en le doublant d’une dénonciation du média télévisuel et de ses corollaires : l’argent, la publicité, son pouvoir abêtissant…Comme dans la plupart de ses œuvres marquantes, Yves Boisset utilise le principe de la superposition de deux lignes narratives, l’une appartenant aux ressorts du film d’action pur et dur, l’autre au domaine de la critique sociale. Fidèle à l’esprit de la série B américaine dont il est féru, le réalisateur orchestre cette chasse à l’homme en direct avec un vrai sens de l’efficacité et du rythme, que ce soit dans la gestion du suspense, des divers rebondissements du scénario ou du travail sur le montage très découpé mais toujours lisible. En multipliant les sources d’enregistrement de l’action puisque le protagoniste traqué est filmé à la fois par des caméras fixes, par des équipes en deux roues ou en hélicoptère, Yves Boisset permet à son dispositif d’anticipation à priori absurde de gagner en réalisme et donc en crédibilité dramatique. La mise en avant dans le film d’espaces urbains à la fois déshumanisés et marqués par une recherche architecturale « futuriste » contribue aussi à ce que LE PRIX DU DANGER prenne une certaine épaisseur anxiogène. La séquence d’ouverture-générique de la course-poursuite mortelle ainsi que certains plans épars ont été captés dans les immenses et sidérants Espaces d’Abraxas de Noisy-le-Grand et la majeure partie du long-métrage doit son incroyable décor à une banlieue moderne de Belgrade (Novi Beograd).

Mais c’est bien sûr dans les séquences présentant le commentaire du jeu en direct par le présentateur-vedette (interprété par un Michel Piccoli déchaîné) sur le plateau transformé en parc d’attraction que LE PRIX DU DANGER développe l’essentiel de son discours satirique. Avec un portrait à charge de grands patrons cyniques uniquement motivés par les bénéfices que leur apporte leur émission sanguinaire et la description d’un peuple assoiffé de violence et totalement asservi, Yves Boisset avait certainement, il y a trente ans, forcé le trait. Mais de nos jours et alors que les concepts de « télé-réalité » ont progressivement envahi notre quotidien, causant parfois la mort (certes accidentelle pour l’instant) de certains participants et qu’il est dorénavant possible de filmer ou de voir des meurtres « en direct » ou presque, LE PRIX DU DANGER semble rétrospectivement assez prémonitoire dans sa représentation des dérives de la télévision.

On pourra certes reprocher au film de ne pas faire dans la légèreté et de sombrer parfois dans la caricature un peu grossière, trait récurrent et souvent décrié du réalisateur de DUPONT-LAJOIE. Heureusement, le film est infusé d’un humour grinçant assez réjouissant, que ce soit dans les propos politiquement incorrects du « show man » (Michel Piccoli), dans les répliques assez mordantes du héros « anar » (Gérard Lanvin, toujours convaincant dans des rôles virils et qui remplaçait ici le regretté Patrick Dewaere initialement prévu) ou au travers de quelques personnages secondaires pittoresques (le tueur fascisant incarné par l’excellent Jean-Claude Dreyfus). Comme toujours chez Yves Boisset, fidèle en cela aussi à la série B de qualité, les seconds rôles ne sont pas négligés et apportent même une touche de dynamisme au récit ; on retrouvera ainsi avec plaisir les feus Marie-France Pisier et Bruno Crémer dans les rôles des dirigeants de CTV. LE PRIX DU DANGER demeure, malgré ses maladresses et ses défauts que l’on trouve à la fois dans son aspect pamphlétaire un peu trop appuyé et dans sa construction (la « chasse à l’homme » n’occupe que le dernier tiers du métrage et peut sembler un peu courte) une œuvre très solide et tout à fait atypique dans le paysage cinématographique français. Récompensé par un beau succès populaire à sa sortie (largement plus d’un million d’entrées), LE PRIX DU DANGER sera globalement rejeté par la critique hexagonale y compris par les défenseurs du cinéma de genre…En 1987, le film américain RUNNING MAN (de Paul Michael Glaser) avec Arnold Schwarzenegger en proposera une sorte de remake déguisé.Plus récemment, la série de films de s-f. pour adolescents HUNGER GAMES a remis au goût du jour le thème de la chasse à l’homme (ou à la femme!) retransmis à la télévision.


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- Article rédigé par : Alexandre Lecouffe

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