Le Sabre

LE SABRE est adapté d’une nouvelle de Mishima. Amateur d’eau de toilette, passe ton chemin. Ici, c’est senteur de dojo et musc viril. Kokubu est un jeune étudiant japonais des années soixante qui consacre sa vie au club de kendo de son université. Rien ne peut le détourner de sa passion au grand dam de son père, inquiet de voir son fils obnubilé par des idées et des pratiques qui semblent d’un autre âge et fuyant le monde réel. Kagawa est lui aussi un membre influent et doué du club, mais il est moins exclusif que son « rival » et Kokubu lui est préféré au poste de capitaine de l’équipe. La jalousie s’installe dans ce couple un peu particulier et Kagawa, avide de reconnaissance, aimerait voir son concurrent un peu moins infaillible et imperturbable… Les deux « héros » se retrouvent souvent en opposition, généralement courtoise, mais la tension est palpable et s’exprime franchement à plusieurs occasions notamment lorsque Kagawa outrepasse ses droits durant un petit job et compromet l’honneur du club et un stage de préparation au championnat national. L’homosexualité latente devient flagrante lors des scènes de toilette où l’on voit les cadets se précipiter pour frotter le dos de leurs aînés devant lesquels ils se pâment d’admiration et dont ils envient les privilèges. Ainsi Mibu est fasciné par Kokubu et boit ses paroles jusqu’à en singer son langage, cherchant à être aussi pur et entier que son modèle. Kagawa finit par comploter avec l’une de ses camarades pour tenter son rival, en vain. Le stage qui se déroule sur une petite île verra se nouer l’épilogue tragique : après la violation d’une de ses instructions, Kokubu se suicide, laissant sur place tous ceux qui jalousaient et enviaient sa pureté, lui-même se sentant incapable de commander et par conséquent indigne de vivre. A la fois film social sur un Japon anachronique et tragédie à l’ancienne, LE SABRE brasse des thèmes chers à Mizumi qui a trouvé en Mishima un autre extrémiste pas vraiment en phase avec son époque et jetant sur celle-ci un regard parfois affectueux mais plus souvent désabusé et presque haineux. Le docu que l’on trouve sur le premier disque du coffret relate la façon dont a procédé l’équipe pour trouver un club de kendo à l’ancienne et les difficultés rencontrées, soulignant le décalage voulu et subi par Mizumi. Ce type de comportement extrême était déjà marginal dans le Japon des années soixante, en tout cas exprimé de manière aussi forte. Mizumi brosse donc un portrait idéalisé d’une certaine jeunesse en quête de repères et prête à aller jusqu’au bout de ses convictions. Les scènes d’entraînement lors du stage ou les punitions supportées sans broncher sont révélatrices, le noir et blanc soulignant l’austérité du propos et du mode de vie. Ichikawa Raîzo (Kokubu) incarne un jeune adulte en proie à la peur de l’avenir et qui cherche une place sans vraiment y croire. Il n’est ni pauvre ni difforme mais l’absence d’attention de ses parents lui fait prendre conscience de son incapacité à faire semblant et de l’absurde hypocrisie du monde adulte. Et bien qu’il ne soit pas insensible au monde qui l’entoure, il est trop conscient de la fragilité de ces instants pour en goûter pleinement la saveur (voir la scène du pigeon). Seul le sabre lui permet de se sentir vraiment vivant, pratique périmée en des temps faussement civilisés et pacifiés. Là encore on voit roder le fantôme de Mishima.