Embodiment of evil

Brésil - 2008 - José Mojica Marins
Titres alternatifs : Encarnação do demônio
Interprètes : José Mojica Marins, Jece Valadão, Adriano Stuart

Le réalisateur, acteur et écrivain José Mojica Marins peut être considéré comme l’une des figures majeures de la contre-culture sud-américaine, notamment grâce à la création de son plus célèbre personnage (et véritable alter-ego) : Zé do Caixão alias Coffin Joe. Ce fossoyeur diabolique, mystique et meurtrier est apparu dans plusieurs films du réalisateur et à deux reprises en tant que « héros » : en 1964 dans A MINUIT JE POSSEDERAI TON AME (généralement considéré comme le premier film d’horreur brésilien) et en 1967 dans CETTE NUIT, JE M’INCARNERAI DANS TON CADAVRE. Etonnants enchevêtrements de subversion politique, d’épouvante, de surréalisme, d’érotisme et d’humour noir, les œuvres de José Mojica Marins ont souffert de la censure (certaines ont été interdites jusque dans les années 80, période qui marque aussi le début d’une reconnaissance internationale) et se sont souvent heurtées à l’incompréhension ou au rejet pur et simple. A mi-chemin entre le cinéma d’exploitation et le cinéma d’auteur à tendance expérimentale, l’œuvre du réalisateur brésilien s’est donc enrichie d’une nouvelle aventure de Coffin Joe, devenu depuis une bonne décennie une véritable icône dans son pays.
Josefel Zanatas, le croque-mort maléfique et criminel, est libéré de la prison psychiatrique où il était enfermé depuis près de quarante années ! Il retrouve bientôt son fidèle et bossu serviteur Bruno ainsi qu’un groupe de disciples prêts à mourir pour sa Majesté Coffin Joe. Ce dernier décide de repartir une nouvelle fois à la quête de la femme parfaite qui devra lui donner un fils « supérieur à Dieu mais inférieur au Diable ». Alors qu’une première victime est kidnappée par ses hommes, Coffin Joe est surveillé de près par deux de ses ennemis acharnés : le colonel Pontes, un policier fascisant et frère Eugenio, un prêtre fanatique qui veut venger la mort de son père jadis assassiné par le sinistre fossoyeur. Oseront-ils s’attaquer à celui-ci, qui n’a rien à perdre et qui ne demande qu’à faire de nombreuses nouvelles victimes ?
Le film s’ouvre sur le visage et les propos apeurés du directeur de la prison contraint de libérer Coffin Joe ; la caméra suit le fonctionnaire et ses subalternes qui, à la façon d’un chœur antique, exposent les terribles méfaits commis par Joe et insistent sur la dangerosité extrême de celui-ci. La description de la « Bête » se prolonge, retarde volontairement son apparition qui se fait soudainement par un contre-champ cadrant la porte de sa cellule ; l’ouverture du « passe-plat » est occupée par une main aux ongles plus longs que des griffes évoquant quelque énorme arachnide. C’est donc sous la forme d’une chimère que nous apparaît Coffin Joe, agrégat de légendaire, d’animal et de démoniaque auquel il faut ajouter l’apparence humaine d’un Aleister Crowley robuste et barbu ! Cet aspect protéiforme du personnage créé et incarné par José Mojica Marins se retrouve dans les différents niveaux de lecture que l’on peut déceler dans EMBODIMENT OF EVIL. En surface, l’œuvre appartient au genre fantastique avec son protagoniste qui rappelle les figures emblématiques du Gothique telles que le Comte Dracula ou le Docteur Frankenstein : Coffin Joe partage la même soif de sang et l’immortalité du premier ainsi que la volonté de rivaliser avec Dieu et de créer un être parfait du second. Si le Gothique (littéraire et cinématographique) imprègne le film à travers une série de topos (l’assistant bossu, les prisonnières enchaînées, la cave transformée en salle de tortures…), le genre est rapidement contaminé par une imagerie onirique qui ressortit davantage au Surréalisme. Les cauchemars récurrents de Coffin Joe, son « voyage » dans un immense labyrinthe organique, ses visions d’un Enfer où se mêlent sexe et souffrance semblent inspirés par des tableaux de Dali ou de Max Ernst et le film partage avec le mouvement artistique de nombreux thèmes fondamentaux : la primauté de l’Inconscient et du Rêve sur la réalité, le rejet virulent des tabous sociaux…L’utilisation fétichiste de la symbolique religieuse rappelle celle de Luis Buñuel et certaines figurations mêlant le sacré et le profane font penser à celles du « néo-surréaliste » Alejandro Jodorowsky (SANTA SANGRE, 1989). Quant aux scènes de tortures, plutôt corsées (une victime mange une partie charnue de son anatomie qui vient d’être découpée, une autre voit un rat pénétrer son intimité, un homme est suspendu par la peau à des crochets…), elles évoquent plutôt, par leur aspect délirant, une version moderne du Théâtre de Grand Guignol dont Coffin Joe serait le macabre maître de cérémonie. En substance, ces tableaux d’horreur et de violence ont clairement une valeur cathartique et sont le reflet de l’esprit provocateur de leur créateur, incarnation non du Mal (comme le décrit le titre) mais de l’artiste révolté et rétif à toute forme de pouvoir. EMBODIMENT OF EVIL se double en effet d’un véritable discours critique qui n’épargne pas la société brésilienne actuelle (la corruption et la misère qui règnent dans les ruelles de São Paulo sont bien plus réelles dans le film que les délires sanguinaires forcément imaginaires de Coffin Joe) et attaque de front ses deux piliers, l’Armée et l’Eglise. En fin de compte, le métrage est un résumé/condensé des obsessions artistiques et politiques de son auteur que l’on retrouve inchangées depuis ses essais horrifico-poétiques des années 60 dont des extraits sous forme de flashes-back traversent EMBODIMENT OF EVIL qui prend alors la valeur d’un film-somme se nourrissant et se clôturant sur sa propre mythologie. Œuvre testamentaire empreinte d’une certaine nostalgie (Coffin Joe meurt, aura-t-il une relève, une descendance ?), EMBODIMENT OF EVIL est un objet étrange et unique, certes non-exempt de maladresses (l’aspect un peu kitsch de certaines scènes oniriques, des séquences un peu bavardes ou répétitives…) et qui rend compte brillamment de l’univers complexe et fascinant de son auteur.


- Article rédigé par : Alexandre Lecouffe


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