Le marin qui abandonna la mer – mai 68 est passé par là

Un texte signé André Quintaine

Grande Bretagne - 1976 - Lewis John Carlino
Titres alternatifs : The Sailor Who Fell from Grace with the Sea
Interprètes : Sarah Miles, Kris Kristofferson, Jonathan Kahn, Margo Cunningham, Earl Rhodes, Paul Tropea, Gary Lock

Le marin qui abandonna la mer ne prétend pas être ce qu’il n’est pas : un thriller. L’absence totale de suspens et surtout, une tragédie que l’on imagine inévitable, excluent toutes deux tout rapprochement du film avec le genre. En réalité, le film de Lewis John Carlino s’intéresse plutôt à peintre deux portraits différents de ce qu’on appelle… L’autorité.

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Le cercle des enfants sadiques

Jonathan fait partie d’un club dont le leader est une copie en culottes courtes d’Hannibal Lecter. Malgré son visage angélique, le gamin d’une douzaine d’années mène par le bout du nez ses quatre sujets. Trop précoces, ils ne se rendent pas compte de l’arnaque qui se dissimule derrière des discours nihilistes pseudo-intellectuels condamnant par exemple les chats. Selon le chef du groupe, les félins ne méritent pas de vivre depuis qu’ils ont commis le sacrilège de troquer leur liberté contre une place bien au chaud sur le canapé.

Jonathan accorde un crédit absolu à son chef qui remplace quelque part son père…

Orphelin, le garçon vit dans le confortable cottage familial en bord de mer avec sa mère Anne qui souffre cruellement de ne pas avoir d’homme sous son toit. Son existence est mortellement ennuyeuse… jusqu’au jour où le capitaine d’un immense navire jette l’ancre dans le petit port de Dartmouth.

Anne utilise le prétexte d’une sortie pédagogique pour emmener Jonathan à bord et rencontrer le bel étalon afin de lui faire des propositions indécentes. Jonathan n’y voit pas d’inconvénient, jusqu’à ce que le marin décide d’abandonner sa vie aventureuse pour venir se prélasser sur le canapé familial… Déçu par cet homme trahissant sa grandiose destinée navale, Jonathan se remémore ce que disait son guide spirituel au sujet des chats qui flemmardent sur le canapé…

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L’éternel combat de la droite contre la gauche

Le marin qui abandonna la mer oppose deux formes d’autorité.

Le leader de la bande de gamins prône, pour sa part, fermeté et intransigeance, sous prétexte de pureté. Comme il est dénué de pitié, il apparaît dans toute sa puissance et séduit les personnes avides de réponses sommaires, telles que Jonathan.

L’autorité affirmée par le marin s’appuie, quant à elle, sur la sagesse acquise toute au long de la vie. Elle permet discernement, justesse, nuance, clairvoyance, lucidité et respect.

À l’origine, Le Marin qui abandonna la mer est un livre écrit en 1963 par Yukio Mishima, auteur japonais fasciné par Sade et Georges Bataille. L’écrivain se donne la mort par Seppuku en 1970, après avoir livré un discours fiévreux en faveur du Japon traditionnel et de l’empereur… Parions que le roman se montre plutôt conciliant avec l’idéologie exposée par les terribles enfants du village de Dartmouth…

Il en est autrement dans le film de Lewis John Carlino, réalisé 13 ans plus tard et peut-être imprégné par la philosophie de mai 68. L’adaptation cinématographique montre effectivement une compassion évidente envers cet homme qui délaisse une vie tumultueuse et individualiste pour devenir amant et père. Comme amant, c’est la découverte de la sensualité à travers des scènes extatiques d’un rare érotisme, qui feraient sans doute bailler d’ennui Rocco Siffredi et ses fans. Comme père, notre marin déchu fait preuve d’une bienveillance exemplaire dans une scène insane.

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Un mélodrame cruel et œdipien

Si cette fabulation ne vous convainc pas, vous pourrez toujours voir dans Le marin qui abandonna la mer une description des différences entre l’enfance, intransigeante, brutale, et l’âge adulte qui est le temps des concessions, des compromis et de la sagesse.

À moins que vous ne préfériez cette autre approche : une histoire d’amour tragique et un drame morbide mettant en pratique les théories de Freud sur les rivalités père/fils au sein des aspirations libidinales de la mère. Un point de vue superbement mis en images lorsque la silhouette de Sarah Miles se dessine en train de se masturber devant un miroir, tout en fixant la photo encadrée de son mari décédé, tandis que son fils regarde la scène à travers un trou dans le mur.

Quel que soit l’angle d’approche, Le marin qui abandonna la mer est un film enrichissant.

Dans le rôle du marin maudit, Kris Kristofferson trouve ici une entreprise plus glorieuse que celles auxquelles il participera bien plus tard aux côtés de Wesley Snipes ou de Mel Gibson, respectivement dans Blade et Payback. Il incarne là à merveille ce qu’on appelle l’autorité, et pas l’autoritarisme. Sarah Miles, sexy à souhait dans Blow up de Michelangelo Antonioni, est ici d’une fragilité déconcertante. La photographie de Douglas Slocombe, futur responsable des images de la saga Indiana Jones, livre des séquences déprimantes d’une campagne britannique maussade.


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- Article rédigé par : André Quintaine

- Ses films préférés : Frayeurs, Les Griffes de la Nuit, Made in Britain, Massacre à la Tronçonneuse, Freaks... Passionné de cinéma de genre, oeuvre également sur les blogs ThrillerAllee consacré au cinéma allemand et L'Écran Méchant Loup dédié aux lycanthropes au cinéma

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