Aux Frontières de l’Aube

Etats-Unis - 1987 - Kathryn Bigelow
Titres alternatifs : Near Dark
Interprètes : Adriajn Pasdar, Jenny Wright, Bill Paxton, Lance Henriksen, Jenette Goldstein

Dans ce premier long-métrage en solo, Kathryn Bigelow regarde du côté du western. Elle cite ouvertement LA HORDE SAUVAGE de Peckinpah, mais on reconnaît également les longs manteaux d’IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’OUEST de Leone ou les plans crépusculaires de LA BALADE SAUVAGE de Malick.
Les passages obligés du western sont là, de la partie de poker à la bagarre de saloon, de l’assaut musclé au duel en pleine rue, de la botte d’herbes sèches qui roule à la réplique très clichée « Tu peux sortir de deux façons : sur tes pieds ou les pieds devant. »

Mais le film est loin d’être seulement un hommage aux cinéastes que Bigelow admire. Car même si le mot n’est jamais prononcé, il s’agit d’un film de vampires. Mae entre dans la vie de Caleb, un jeune fermier du sud des États-Unis, par une nuit d’été. Elle est magnétique, mystérieuse, éthérée, et elle entraîne le jeune homme dans la nuit jusqu’à un baiser qui se transforme en morsure. En effet, Mae est l’appât d’un groupe hétérogène de personnes étranges, composé du doyen Jesse, de Diamondback une femme implacable, de Severen l’impulsif, et d’Homer, un enfant condamné à ne jamais vieillir. Leur vie de fugitifs se résume à une chasse à l’homme permanente, puisqu’ils doivent se nourrir de sang humain, et échapper aux autorités et aux rayons du soleil qui les consument.

Les thèmes récurrents de Kathryn Bigelow sont déjà en place. Ses personnages oscillent entre différentes contradictions dans leurs identités de vampires. Par exemple lorsque Mae utilise des oxymores pour décrire « la nuit aveuglante et assourdissante ». Ou encore, lorsque les personnages jouent avec le feu, car il faut faire disparaître des véhicules qu’ils volent pendant leur fuite, (Severen suggère même que lui et Jesse sont à l’origine du grand incendie de 1871 à Chicago) alors qu’eux-mêmes sont susceptibles de s’embraser au moindre effleurement d’un rayon de soleil.

Ce flirt avec le danger est présent dans tous les films de Bigelow. Les individus qu’elle filme font une rencontre avec un groupe charismatique qui leur offre la possibilité d’un destin hors norme, mais au prix de sacrifices considérables. Les personnages sont initiés en confrontation avec la violence. Au milieu du film, une scène fait basculer le récit. Alors qu’il doit faire ses preuves et chasser à son tour, Caleb accompagne son nouveau clan dans un bar. Severen provoque un client, la tension monte. Soudain, la violence survient, un meurtre est commis, s’ensuit un massacre. Caleb, qui se bat contre le goût du sang, échoue à cette épreuve en refusant de tuer. Dans une scène précédente, Bigelow explore un thème qui lui est cher, la dépendance : Caleb s’échappe de l’emprise du groupe et cherche à rentrer chez lui. Il veut alors acheter un billet de car pour « Fix », petit trait d’humour grinçant de Bigelow (« fix » est un terme anglais qui désigne une dose de drogue). Le malaise naît lorsqu’un policier voyant son comportement suspect, l’interpelle et le saisit au col, mettant sa main blessée près du visage de Caleb. Ce dernier lutte visiblement contre l’attirance que provoque chez lui ce sang exposé.
Néanmoins, l’excitation de la violence finit par s’emparer de Caleb, malgré ce qui lui reste d’humanité, lorsqu’il se bat contre sa nouvelle espèce, au point d’imiter Severen dont il exècre les méthodes. En effet, ce dernier collectionne sur sa veste ce qui semble être les trophées de ses propres meurtres : un signe d’ambulancier, un écusson de police, une étoile de shérif. Après le combat, Caleb garde pour lui un des éperons qui ornent les bottes de Severen.

Caleb est un personnage tiraillé entre sa nouvelle identité de vampire et l’humanité qui demeure en lui, entre son instinct et sa morale. Face à lui, les vampires ne sont pas de simples criminels. Condamnés à une vie éternelle de marginaux et de meurtriers, ils sont en quête permanente de la compagnie d’un autre. Cette solitude s’exprime particulièrement à travers le personnage tragique d’Homer qui voit Mae, une humaine qu’il a transformé en vampire, lui échapper au profit de Caleb. Dans AUX FRONTIERES DE L’AUBE, Kathryn Bigelow fait intervenir l’amour (sentiment quasiment absent du reste de sa filmographie) comme rempart à cette solitude. C’est l’amour de sa famille qui sauve Caleb. Le film explore une dernière idée comme remède à la condition de vampire, l’inversion du procédé : au lieu de vider les humains de leur sang, c’est le don du sang humain qui amène à la guérison.
La transfusion sanguine place les vampires dans une autre perspective : si la « guérison » est possible, cela signifie qu’ils peuvent choisir de demeurer vampires, ou alors, et c’est plus tragique, que leur solitude est si grande qu’ils n’ont pas trouvé la personne capable d’un amour assez grand pour les secourir.


- Article rédigé par : Charlotte Dawance-Conort


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