Der Fan

Allemagne - 1982 - Eckhart Schmidt
Titres alternatifs : Trance, Blood Groupie
Interprètes : Désirée Nosbusch, Bodo Steiger, Simone Brahmann, Jonas Vischer, Helga Tölle, Klaus Münster, Sabine Kueckelmann, Ian Moorse

Totalement oubliée et méconnue, DER FAN est pourtant une œuvre brillante mais difficile d’accès, demandant quelques efforts aux spectateurs peu enclins à la patience. Moins racoleur dans son propos que MOI, CHRISTIANE F., 13 ANS, DROGUÉE, PROSTITUÉE… (1981) auquel il empreinte un personnage d’adolescente perdue, le film n’est aucunement malsain ou superbement violent, au risque de décevoir les amateurs de ce genre de métrages qui pullulent sur nos écrans depuis le début du second millénaire. Tout en développant une histoire originale en partant d’un synopsis classique, à savoir l’obsession maladive d’une fan pour un artiste, le film est assez proche du documentaire et prend son temps dans sa narration afin d’être le plus juste possible.
A 17 ans, Simone est une adolescente qui, comme tant d’autres, est une fan du chanteur R, pop star à la mode bien que sans réel charisme. Mais pour elle, il est plus qu’un chanteur, il est sa vie. Des murs de sa chambre, tapissés de photos de son idole, à sa musique qui tourne en boucle dans son baladeur, elle ne vit que par et pour R. Elle lui écrit régulièrement de longues lettres et se désespère de ne pas avoir de réponse, se persuadant que ses courriers sont détournés par une assistante jalouse. Totalement absorbée par cette dévorante passion, elle s’enferme dans un univers fantasmé, de plus en plus loin de la réalité, se coupant de ses parents et stoppant sa scolarité. Le silence de R devenant insupportable, elle décide de fuguer pour le rejoindre, ainsi ils seront heureux et ne seront plus obligés de vivre éloignés l’un de l’autre. C’est devant les portes d’un studio de télévision qu’elle rencontre enfin R, et perd connaissance. Lorsqu’elle se réveille, il est là, penché au-dessus d’elle, lui tenant la main. Une fois l’enregistrement terminé, R et Simone partent ensemble, pour aller dans un appartement vide, celui d’un ami du jeune homme, dont il possède la clé. Coupés du monde, ils peuvent enfin être libres de s’aimer sans contraintes. Hélas, l’euphorie de Simone sera de courte durée car, après qu’elle se soit donnée à R, ne représentant ainsi plus aucun intérêt pour lui, le chanteur se montre froid et décide de partir pour rejoindre ses amis. Refusant d’être quittée, Simone empoigne une statuette et frappe violemment son amant à la tête…
La grande force de DER FAN est de ne jamais céder à la facilité et de conserver une ligne formelle à la sobriété clinique d’une étonnante rigueur. Jusqu’au-boutiste également est la description chirurgicale de la façon dont Simone s’approprie R à tout jamais. Le film surprend ainsi par le déferlement de violence et d’horreur de son dernier acte, que seuls quelques plans, comme autant de signaux d’alerte de la détérioration mentale de Simone, laissaient présager. Cette idée d’un cinéma fort et non consensuel sera reprise, et poussée à l’extrême épure formelle et scénaristique, par quelques réalisateurs exerçant au sein de l’industrie cinématographique austro-allemande, notamment Michael Haneke dans sa trilogie de la glaciation émotionnelle ou encore Ulrich Seidl dans l’ensemble de son œuvre.
Bien évidemment, pour atteindre un tel niveau de qualité, le film ne se repose pas uniquement sur sa technique mais aussi sur la justesse de ses interprètes. Portant totalement le film, tout le récit est raconté du point de vue de son personnage, la jeune Désirée Nosbusch, mineure à la sortie du métrage, s’offre à la caméra inquisitrice d’Eckhart Schmidt pour nous livrer une superbe et courageuse performance. Plus tard, elle deviendra animatrice télé, présentera même l’Eurovision en 1984 au Luxembourg, tout en poursuivant sa carrière d’actrice, mais ne retrouvera jamais de rôle aussi fort et intéressant que celui de Simone, ce qui est bien dommage pour cette femme maîtrisant parfaitement six langues. R est interprété par le monolithique Bodo Steiger dont ce sera l’unique film. Chanteur du groupe électro-pop Rheingold, Steiger se révèle parfait dans le rôle de cet objet de désir idéalisé par une adolescente amoureuse.
Film surprenant, après la vision duquel AUDITION (2000) de Takashi Miike ne semble plus aussi original, DER FAN mérite amplement d’être redécouvert afin d’inviter ses nouveaux spectateurs à se laisser porter par la lancinante musique du thème principal pour un voyage au cœur de la folie.


- Article rédigé par : Éric Peretti


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