The plague at the Karatas village

Un jeune citadin débarque avec sa femme dans un petit village perdu, nommé maire par les instances dirigeante. Le village est sous le coup d’une épidémie qui décime sa population et contre laquelle les autorités locales – le docteur en chef et le maire actuel – apportent une réponse aussi originale qu’inefficace. Soutenant qu’il s’agit d’une simple grippe, ils dansent pour repousser la maladie. Le nouveau maire veut apporter de l’ordre, mettre la ville en quarantaine et gérer sainement les budgets, mais se heurte aux pontes locaux.

Micro budget, THE PLAGUE AT THE KARATAS VILLAGE est un film tenant plus au genre expérimental qu’aux produit de consommation courante. Aucune chance de le retrouver un jour dans votre multiplexe. On se situe plus dans l’univers d’un David Lynch (période ERASERHEAD) ou d’un Guy Maddin.

Le film est pleinement slave : on y retrouve l’ambiance absurde d’une société qui a vécue douloureusement le totalitarisme. Ici, le népotisme le dispute à l’incompétence et à l’avidité : les budgets disparaissent, la maladie prolifère, la population est décimée. Pourtant, notre nouveau maire aura toute les peines du monde à apporter du changement. Il n’est qu’une marionnette sans pouvoir réel.

On pense beaucoup à Kafka évidemment.
THE PLAGUE, c’est moins la maladie apportée par des germes que cette corruption endémique qui mine tout pouvoir absolu, tout totalitarisme.

Cette mainmise sur une population confinée dans ses superstitions.
[Attention spoiler pour ce paragraphe : le maire, qui veut apporter la bonne parole connaitra une fin christique, cloué à sa chaise et sera brulé.]

Ce qui n’est pas sans évoquer THE WICKER MAN, qui voyait aussi une autorité extérieure, finalement impuissante, manipulée par une communauté et y laisser sa peau. Pour en finir avec les références, on a aussi beaucoup pensé à cet autre film slave présenté à l’Etrange festival, édition 2014, IL EST DIFFICILE D’ETRE UN DIEU. Là encore on pointait le problème totalitaire dans une société maintenue à l’écart de toute idée de progrès ou de connaissance.

On a évoqué le caractère expérimental du film, explicitons-le. THE PLAGUE AT THE KARATAS VILLAGE enquille des plans fixes. Le cadre est une donnée immuable et frontale à l’intérieur duquel prend place l’action le temps d’une séquence assez longue. Moins cinématographique que pictural, le résultat renvoie à toute une tradition de l’âge d’or de la peinture flamande. Au sein du cadre, la spatialisation détermine des niveaux de profondeurs bien distincts : un ou deux niveaux principaux où se débattent les protagonistes, un arrière-plan où interviennent d’autre figures (au travers d’une fenêtre, derrière un buisson, etc.) … et un hors cadre projetant à l’intérieur de celui-ci des ombres portées ou des objets qui tombe. Le dispositif, assez théorique est consciemment pensé et génère une certaine fascination.

THE PLAGUE AT THE KARATAS VILLAGE est passablement éloigné du cinéma traditionnel. Assez lent et posé, il ne touchera pas ceux qui demandent un cinéma plus immédiatement accessible. Ce n’est pourtant pas un pensum indigeste. Il suffit d’en accepter le dispositif pour l’apprécier.

Ses acteurs masqués nous ont fait penser à un autre métrage présenté lui aussi à l’Etrange festival 2016 : LE PROFOND DESIR DES DIEUX (Shohuei Immamura, 1969). Dans les deux cas, nos protagonistes masqués panthéistes protègent leur monde de la modernité. Cependant, dans ce dernier, le désir des dieux, ou plutôt celui de la majorité des habitants, sera quand même celui de cette modernité. Dans THE PLAGUE AT THE KARATAS VILLAGE, ceux qui désiraient une réforme ont été emportés par la maladie. Ne restent que les fous et les despotes.

Si on veut bien dépasse le caractère expérimental de sa réalisation, THE PLAGUE AT THE KARATAS VILLAGE se révèle aussi intéressant thématiquement que visuellement. Une découverte.


- Article rédigé par : Philippe Delvaux
- Ses films préférés : Marquis, C’est Arrivé Près De Chez Vous, Princesse Mononoke, Sacré Graal, Conan le Barbare