The love witch

USA - 2016 - Anna Biller
Interprètes : Samantha Robinson, Gian Keys, Laura Waddell, Jeffrey Vincent Parise

Elaine, une jeune et jolie femme vivotant de filtres d’amour et autres décoctions magiques qu’elle vend dans des boutiques pour apprenties sorcières s’installe dans une nouvelle bourgade, suite à son veuvage récent. Elle est logée dans l’appartement que lui sous-loue Barbara, une autre « sorcière », et noue amitié avec sa logeuse. Elaine fréquente d’anciennes connaissances de son cercle sataniste – de gentils farfelus – qui font profil bas depuis un déplorable incident. Indécrottable romantique, Elaine veut retrouver le grand amour, quitte à provoquer un peu le destin (et Thanatos), en le forçant à l’aide de l’un ou l’autre de ses filtres… lesquels sollicitent parfois un peu trop brutalement le cœur. Sans compter qu’Elaine s’amourache parfois un peu rapidement… et est tout aussi prompte à déchanter… tandis que fonctionne encore l’enchantement.

Judicieusement laissée dans le flou, l’intrigue se déroule à notre époque, mais tout concourt à nous la situer dans les années ’60 : costumes, coiffures, voitures, mode de pensées et d’expression des protagonistes.

A l’instar de Samouraï Rauni (que nous vous chroniquons aussi sur Sueurs Froides), The love witch joue du décalage.
Très jolie surprise de l’Offscreen 2017, The love witch est un bonbon délicieusement acidulé. Sucré et acide à la fois, donc.

Extérieurement confis et parfumé à l’eau de rose, il déroule les saveurs d’une comédie romantique old school, avec ses jolies protagonistes aux rêves rosés de grand amour et de prince charmant. Vient ensuite la pointe sure de l’acide qui réveille nos papilles gustatives lorsque la psyché complexe d’Elaine vient s’en mêler, voire s’emmêler. Tous ses merveilleux chevaliers lui apparaissent alors très vite comme emplis de défauts. A l’enchantement succède le désenchantement !

THE LOVE WITCH nous a été présenté comme un film féministe. On restera dubitatif ! Un film de femmes, tourné par une femme, ça oui. Mais pas un film dont le propos serait la défense de la condition féminine, ce qui serait pour le moins triste eu égard à l’intrigue et à la caractérisation des personnages. En tout état de cause, un film intéressant, notamment par sa direction artistique et aussi pour le travail en finesse sur son héroïne. Et c’est ce qui fait fonctionner le film : un univers rose bonbon (il faut voir le salon de thé, plus meringué que nature) au sein duquel se débattent des personnages en prise avec la réalité humaine, réalité complexe qui s’insère évidemment mal dans la rondeur d’un monde fantasmatique.

En recréant une Amérique des sixties hippies, une Amérique triomphante qui rêvait encore (celle que d’aucun veulent refaire « great again »), qui se permettait une dose de naïveté, Anna Biller livre finalement moins un « film féministe » qu’un commentaire sur notre époque. Car ce n’est pas cette Amérique qui est filmée, mais sa recréation contemporaine, soit un univers factice, au gout de carton-pâte made in Disney. Une illusion où s’ébattent de pseudo magiciens aveuglés par leur propre tromperie. Sans doute Elaine sait-elle qu’elle s’est créé son propre conte de fée, pour fuir une réalité où elle n’est pas toute blanche dans le décès de son mari. Mais elle préfère le confort de son propre aveuglement à l’âpreté de la réalité. La fuite dans un passé mythifié, dans une subculture qui berce d’illusion, voici sans doute le thème de THE LOVE WITCH, qui dans ce monde de 2017 qui voit nombre de nos contemporains dépouillés des attraits des anciennes idéologies en chercher de nouvelles, n’importe lesquelles. Platon nous enjoignait à briser nos chaines et à sortir de la grotte. La plupart d’entre nous alimenteraient au contraire le feu pour contempler et se contenter des ombres reflétées sur le mur. Elaine est de ceux-là.

THE LOVE WITCH, sorte de MA SORCIÈRE BIEN-AIMÉE qui se fracasse sur le mur de la réalité, nous évoque par les pérégrinations sentimentales déçues d’une héroïne plongée dans un monde de roman-photo une autre œuvre loufoque récente : l’excellent THE MARRIAGE OF REASON & SQUALOR de Jake Chapman qui fit en 2016 la clôture de l’Etrange festival et passa auparavant par le BIFFF. Si vous avez aimé l’un, vous adorerez l’autre. Et si vous ne les connaissez pas, partez sans tarder à leur découverte !


- Article rédigé par : Philippe Delvaux
- Ses films préférés : Marquis, C’est Arrivé Près De Chez Vous, Princesse Mononoke, Sacré Graal, Conan le Barbare


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